Comment analyser le risque sociopolitique ? Une composante clé du risque-pays


Dans un document de recherche, l’Agence Française de Développement (AFD) avec les chercheurs Clémence Vergne et Camille Laville proposent une méthodologie d’évaluation du risque sociopolitique s’appuyant sur les conclusions des travaux de recherche récents.

Dans sa démarche de vulgarisation des recherches sérieuses et pertinentes, la rédaction de afriquesociologie.com juge nécessaire de publier à nouveau les résultats de cette étude pour sa pertinence et son caractère pédagogique.

Auteur(s) :

Clémence Vergne, Économiste au département Méditerranée et Moyen-Orient à l’Agence Française de Développement (AFD), vergnec@afd.fr

Camille Laville, Assistante de recherche sur la paix, la sécurité et le développement à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi), camille.laville@ferdi.fr

Les risques de nature sociopolitique constituent une dimension clé du risque-pays. L’expérience historique révèle en effet que les crises sociopolitiques peuvent durablement enrayer les processus de développement et conduire à une dégradation marquée des compo­santes économiques et financières du risque-pays.

À titre d’illustration, un conflit civil coûte en moyenne à un pays en développement (PED) 30 années de croissance du produit intérieur brut (PIB) (cf. rapport sur le déve­loppement dans le monde de la Banque mondiale, 2011). De surcroît, le taux de pauvreté des pays qui sont le théâtre de crises prolongées peut être supérieur de plus de 20 points à celui des pays non victimes de crises. Enfin, les violences qui éclatent dans une zone ont ten­dance à se propager, compromettant les perspectives économiques de régions tout entières.

En dépit de leur importance, l’intégration des risques sociopolitiques dans les analyses risque-pays est restée longtemps très marginale. Les crises récentes (le « Printemps arabe » et la crise sahélienne notamment) ont mis en exergue l’importance de l’appréciation de cette dimension du risque-pays et mis en lumière la fragilité des méthodes d’analyse.

Les méthodes d’évaluation des risques sociopolitiques demeurent en effet souvent inadaptées, car la notion même de risque sociopolitique est fréquemment mal définie. En premier lieu, les risques sociopolitiques sont très souvent assimilés à la notion de gouvernance, laquelle est appréhendée par des indicateurs composites syn­thétiques dont il est finalement difficile de savoir ce qu’ils mesurent effectivement. La pertinence de ces derniers a été particulièrement mise à mal lors des printemps arabes dans la mesure où ils n’ont absolument pas évo­lué à l’approche des soulèvements ayant touché les pays concernés. En second lieu, l’accent est encore trop sou­vent mis sur la stabilité politique. Or, la longévité d’un régime politique n’est en rien synonyme d’absence de risque comme l’a montré le renversement de régimes autoritaires.

La prise en compte des risques sociopolitiques nécessite une approche beaucoup plus globale visant à analyser la probabilité de déclenchement de troubles sociopolitiques et leurs répercussions potentielles pour les opérateurs économiques. Ainsi, l’analyse doit évaluer deux dimensions : (i) les caractéristiques propices à l’émergence de troubles, et (ii) la gravité des répercussions. Ces troubles sociopolitiques peuvent prendre diverses formes allant de tensions sociales au(x) conflit(s) armé(s). La méthodologie développée dans la présente étude vise ainsi à proposer une grille de lecture permettant d’appréhender la diversité de ces troubles, et non pas à recourir à des indicateurs de manière mécanique.

Depuis le début des années 2000, les travaux dans ce domaine sont en pleine expansion, économistes, polito­logues, géographes, historiens et anthropologues cherchant tous à comprendre les dynamiques sous-jacentes au déclenchement des troubles sociopolitiques ainsi que leurs répercussions sur le développement des pays touchés par ce phénomène. Plus précisément, les travaux de recherche ont porté sur trois aspects, à savoir : (i) le déclenchement, ou début des épisodes de conflit, (ii) la durée des conflits, et (iii) l’incidence du conflit, qui prend en compte à la fois le déclen­chement et la durée [ 1 ].

Si les liens de cause à effet restent difficiles à établir, les résultats de ces travaux permettent de développer un cadre d’analyse et de structurer l’évaluation des risques socio­politiques autour de quatre grands types de vulnérabilités structurelles. Les déterminants des troubles sociopolitiques relèvent en effet de dynamiques d’ordre (i) politique, (ii) socio-économique et démographique, (iii) historique et sécuritaire, et (iv) climatique. Sur la base de l’analyse de ces vulnéra­bilités structurelles, il s’agit par la suite de proposer des éléments de perspective en évaluant les facteurs poten­tiellement déclencheurs et stabilisateurs. L’objectif consiste à relier ces facteurs aux vulnérabilités structurelles en menant une analyse dynamique.

Cette étude propose une méthodologie d’évaluation du risque sociopolitique s’appuyant sur les conclusions des travaux de recherche récents – dont une bibliographie, large à défaut d’être exhaustive, est proposée en annexe –, et appliquée aux PED et aux pays émergents. Elle s’articule autour de trois parties. La première partie est consacrée à la clarification des principaux concepts mobilisés. La deuxième partie propose un cadre d’analyse de l’évaluation du risque sociopolitique. Enfin, la troisième et dernière partie détaille les principales phases de l’analyse.

Qu’est-ce que le risque sociopolitique ?

Comment définir le risque sociopolitique ?

De manière générale, l’analyse du risque sociopolitique consiste à déterminer les éléments qui menacent potentiellement la stabilité sociopolitique d’un pays. Le concept même de « risque sociopolitique » étant multidimensionnel, il n’en existe pas de définition faisant consensus.

Le cadre conceptuel proposé ici définit l’analyse du risque sociopolitique comme l’évaluation, sur la base d’éléments de nature structurelle, de la probabilité de déclenchement de troubles sociopolitiques et de leurs répercussions potentielles pour les opérateurs économiques. Cette définition, qui se base sur les normes ISO [ 2 ] relatives au management du risque, tient compte des deux dimensions essentielles du risque socio-politique, à savoir : sa vraisemblance (par l’analyse des caracté­ristiques propices à l’émergence de troubles sociopolitiques) et ses conséquences (par l’évaluation de la gravité des réper­cussions). L’analyse du risque sociopolitique prend en compte de nombreux facteurs économiques, sociaux et politiques. Si la gouvernance, notamment la stabilité du régime, demeure largement utilisée dans l’évaluation du risque politique par de nombreuses institutions, cet indicateur apparaît cependant très limité. En effet, la longévité d’un régime n’est en rien syno­nyme d’absence de risque, comme l’a illustré le renversement des régimes autoritaires lors des printemps arabes.

Le risque et l’incertitude sont des concepts qu’il est important de distinguer (Knight, 2012). Comme le soulignent Maroiset Béhar (1981), « le risque est une évaluation de la probabilité d’occurrence d’un événement associé à un enjeu, alors que l’incertitude représente le degré de doute dans cette évaluation et croît avec le manque d’information ». L’analyse du risque sociopolitique n’a pas pour objectif de prédire la date de déclenchement des conflits (ce qui reviendrait à analyser l’incertitude qui est, par nature, non probabilisable), mais d’éva­luer le couple « risques/enjeux », c’est-à-dire de déterminer dans quelle mesure un pays fait face à des vulnérabilités sociopolitiques potentiellement nuisibles à sa stabilité socio-politique, à la croissance économique et plus généralement à son développement. En effet, les vulnérabilités sociopoli­tiques sont source de troubles qui sont eux-mêmes vecteurs de risques sociopolitiques.

La nature des troubles sociopolitiques

Définir les situations de trouble sociopolitique

Le risque sociopolitique dépend de la probabilité d’apparition de troubles dans le pays considéré, c’est-à-dire de situations où les divergences d’intérêt entre groupes sont révélées et se manifestent d’une façon plus ou moins déstabilisatrice pour l’économie du pays [ 3 ].

La fin de la guerre froide a engendré un profond changement dans les dynamiques des troubles sociopolitiques. Les conflits géopolitiques entre États sont aujourd’hui beaucoup plus rares, et ce sont maintenant des guerres d’origine interne qui se produisent dans le monde. Les conflits récents sont plus violents et touchent davantage de civils que jadis. Depuis 2010, le nombre de conflits internes est en augmentation, tandis que le nombre de guerres interétatiques diminue. En 2015, le nombre de conflits entre États a été nul pour la première fois depuis 1946 (voir graphique 1). Considérée comme un « divi­dende de la paix », la fin de la Guerre froide n’a donc pas mis un terme aux troubles et à la violence. Au contraire, selon le rapport de l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) sur les États de fragilité (2016), le nombre d’actes violents serait en hausse, et leur aspect aurait changé (conflits civils, émeutes, activités terroristes, grand banditisme, etc.). Le développement des nouvelles technologies de l’infor­mation et de la communication (NTIC) et notamment la généralisation de l’accès à Internet ont favorisé une comparai­son des sociétés à l’échelle mondiale. Cette dernière favorise la remise en question des structures étatiques et les soulève­ments des populations, comme en témoignent les printemps arabes. En effet, pour Lichbach(1989), la propagation à l’échelle mondiale des normes d’égalité universalise les comparaisons entre les nations, ce qui propage et rend inévitable les révolu­tions émancipatoires parmi les désavantagés.

Graphique 1

Les troubles sociopolitiques ne font pas uniquement référence aux situations de conflits. Depuis le début des années 1990, de nombreux politologues et économistes ont recherché quels étaient les facteurs influençant la probabilité de déclenchement et la durée des conflits armés internes. L’analyse du risque sociopolitique s’inspire grandement de cette littérature tout en élargissant le champ d’étude « au-delà » des conflits armés, puisque ces derniers ne représentent qu’une partie des formes de troubles possibles (la plus absolue et impressionnante). À l’échelle mondiale, les conflits ne sont d’ailleurs pas les princi­pales causes de morts violentes : de manière absolue, davantage de personnes auraient perdu la vie en 2015 de manière violente dans des pays n’étant pas en conflit (comme l’Inde ou le Brésil) que dans des pays en guerre civile tels que la République arabe syrienne (OCDE, 2016).

Les troubles sociopolitiques peuvent prendre diverses formes allant de tensions non violentes (i.e. équilibre précaire ou désaccord dans les relations entre groupes de personnes entraî­nant des risques de conflit, de crise, de rupture) aux cas de guerre totale (i.e. conflit armé qui mobilise toutes les ressources disponibles de l’État, sa population autant que l’économie, la politique et la justice). Selon la forme qu’ils prennent, les troubles n’ont pas le même impact sur la stabilité socio­politique d’un pays. Néanmoins, classer les troubles selon la « gravité » de leur impact sociopolitique se révèle complexe, car cela implique de choisir subjectivement des critères objectifs pour les ordonner.

Le continuum des troubles sociopolitiques

Classifier les situations de troubles sociopolitiques demande une réflexion préliminaire sur le choix de critères objectifs de classement en se basant sur leurs causes et/ou leurs consé­quences.

Le choix des termes employés

Le terme de « trouble » sociopolitique est volontairement large et se décline de diverses manières dans les faits. Certains termes utilisés pour qualifier les troubles ne sont, par défi­nition, pas neutres. Par exemple, les notions de « rébellion » et de « groupes rebelles » renvoient à l’idée que le conflit oppose l’État (et les civils) à des groupes refusant de se sou­mettre à son autorité, conférant à ces derniers une certaines illégitimité. Il est donc important de choisir des termes volon­tairement impartiaux pour classer les troubles. Les notions de « tension », de « crise » et de « guerre » permettent de distinguer de manière relativement impartiale la plupart des troubles sociopolitiques.

Encore aujourd’hui, la distinction entre les troubles se fait souvent en fonction des revendications apparentes de leurs acteurs ; il est alors question de troubles dits « politiques », « ethniques » ou « religieux ». Néanmoins, cette distinction est souvent réductrice, voire fallacieuse. D’une part, lorsqu’un conflit éclate, les revendications des acteurs impliqués sont très diverses et varient souvent entre le centre et les zones périphériques. Pour Kalyvas(2003, 2006), parmi les violences perpétrées au cours d’un conflit, il s’avère que peu d’entre elles sont reliées à la revendication affichée (qu’elle soit reli­gieuse, ethnique ou politique) car les acteurs « périphériques » agissent avant tout pour des motifs locaux et/ou privés. D’autre part, attribuer un qualificatif à un trouble revient à expliquer ce dernier avant même de l’avoir analysé. Les revendications affichées peuvent dissimuler d’autres explications plus pro­fondes et complexes. Par exemple, l’opposition et les exactions commises entre les groupes armés de la Séléka – à majorité musulmane – et les milices anti-balaka – à majorité chré­tienne – lors de la troisième guerre civile centrafricaine (2013- 2014) ne font pas de cette dernière une crise religieuse, « même si la conquête violente incessante du pouvoir a pu trouver dans les fibres religieuses du pays un instrument, voire une arme redoutable », selon l’Observatoire Pharos(2015). De même, la « rébellion naxalite » dans la partie rurale de l’Inde est à l’origine basée sur une idéologie maoïste ; néanmoins, elle ne saurait être qualifiée de « rébellion communiste » puisqu’elle s’est développée au sein de populations rurales et peu édu­quées de l’Est de l’Inde qui se sont surtout mobilisées contre les inégalités économiques et pour une meilleure protection des droits de propriété.

La violence

La violence est un phénomène en augmentation et de plus en plus complexe (OCDE, 2016). « La violence est un phénomène multidimensionnel, complexe et dynamique. Même dans les contextes sortis d’un conflit, elle peut tout simplement changer de forme à mesure qu’évoluent les circonstances qui l’entourent, les acteurs qui l’animent et les forces qui la déterminent… » (OCDE, ibid.). Aujourd’hui, quels que soient les pays où ils se déroulent, la grande majorité des troubles sociopolitiques se caractérisent par des événements violents qui se manifestent, de manière absolue, sous la forme de morts violentes, mais aussi de pillages, de vols, de déplacements forcés, de prises d’otages, de viols, etc. Au-delà des conflits, c’est le dévelop­pement de réseaux criminels et terroristes internationaux qui a favorisé cette hausse des violences meurtrières. La violence est de plus en plus régionalisée, et entre 30 et 40 % de la vio­lence politique au sein des États est dirigée contre les civils (OCDE, ibid.).

La littérature empirique sur les troubles base ses analyses sur des indicateurs géo-référencés dont les plus utilisés sont ACLED, SCAD, UCDP-GED, UCDP/PRIO Armed Conflict Dataset ou encore COW (voir la définition de chacun de ces indicateurs dans la Liste des sigles et abréviations). Pour certaines de ces bases, les troubles sont définis en fonction du nombre de morts qu’ils ont engendré ; par exemple, il est question de « conflit violent » lorsque le trouble engendre plus de 25 décès, et de « guerre civile » lorsqu’il génère plus de 1 000 décès [ 5 ]. Ce classement des conflits en fonction du nombre de victimes qu’ils engendrent fait débat [ 6 ], et ce d’autant plus dans le domaine de l’analyse du risque-pays, puisque des troubles ayant engendré relativement « peu » de morts peuvent avoir un impact majeur sur la stabilité d’un pays. Ces dernières années, de nombreux pays ont, par exemple, connu des phénomènes de « grèves générales » en réponse à des périodes d’austérité jugées trop longues, à des hausses de prix (particulièrement sur les biens alimentaires), à une forte corruption, à un besoin de démocratisation, etc. Ces événements provoquent généralement peu de victimes, mais déstabilisent durablement les gouvernements en place. Les répressions des États n’en sont par ailleurs pas moins violentes, les heurts entre manifestants et forces de l’ordre sont récurrents. Parmi les révoltes et les grèves générales, les révoltes de la faim (violentes ou non) font partie des plus impressionnantes (voir encadré 1).

Encadré 1

Graphique 2

Exemple

La durée des troubles

La durée des troubles est également difficile à définir. Par exemple, certains troubles sont très courts (émeutes, mani­festations, attentats, etc.), et les accords de paix peuvent ne pas être respectés, ce qui complique la définition d’une date de fin des troubles en question. De plus, l’impact de la durée des troubles sur la stabilité sociopolitique d’un pays n’est pas clair ; par exemple, la révolution égyptienne n’a duré qu’un mois (soit entre janvier et février 2011), mais a profondément déstabilisé le régime en place pour aboutir à la démission contrainte du président Hosni Moubarak le 11 février 2011 (soit après être resté 30 ans à la tête de l’Égypte).

Les acteurs

Les troubles sociopolitiques modernes impliquent des acteurs souvent nombreux et divers (individus isolés, groupes armés, associations criminelles internationales, gouvernements, etc.) et n’opposent plus que très rarement deux groupes d’acteurs distincts [ 10]. Cette multiplicité complique l’analyse et la com­préhension de la nature des troubles.

Le baromètre des troubles sociopolitiques

Compte tenu des éléments susmentionnés, l’approche pré­sentée ici utilise le baromètre composite des conflits de l’Ins­titut de recherche sur les conflits internationaux d’Heidelberg (HIIK – Heidelberger Institut für Internationale Konfliktforschung). Ce dernier classe les troubles en fonction de leur intensité (voir tableau 1), c’est-à-dire selon quatre critères :

  • le nombre de personnes engagées,
  • leur limite géographique,
  • les destructions matérielles (infrastructures),
  • les destructions humaines (nombre de morts et de blessés).

Tableau 1

Vulnérabilités structurelles des pays et facteurs potentiellement déclencheurs/stabilisateurs

La notion de vulnérabilité renvoie à « la propension ou prédis­position d’une société, d’une institution ou d’une population à subir les conséquences négatives d’une crise » (AFD, 2017). Les vulnérabilités structurelles correspondent aux causes dans lesquelles les troubles sociopolitiques peuvent prendre racine. Ces vulnérabilités ont des formes multiples et peuvent se conjuguer sur un même territoire. Elles peuvent être de quatre types : (i) politiques, (ii) socioéconomiques et démographiques, (iii) historiques et géographiques, (iv) climatiques.

Les vulnérabilités structurelles peuvent être source de ten­sions latentes (par exemple, une vulnérabilité climatique peut engendrer des inégalités dans l’accès à des ressources devenues rares, ce qui est source de tensions) et contribuer à l’apparition de troubles sociopolitiques. La vitesse de passage d’une situa­tion de vulnérabilité structurelle à une situation de troubles sociopolitiques est difficilement prévisible. Par exemple, dans un pays donné, si une région connaît une hausse de ses tensions internes, une région voisine aux caractéristiques similaires ne connaîtra pas forcément la même évolution (Kalyvas, 2006). En effet, les vulnérabilités ne mènent pas toujours au déclen­chement de troubles ; c’est l’accumulation de facteurs de vulnérabilité, l’aggravation de ceux existants ou la survenue d’événements déclencheurs qui peuvent précipiter un pays dans une situation de troubles sociopolitiques.

Les facteurs déclencheurs correspondent à des événements et/ou évolutions récentes de nature économique, politique ou sociale, plus ou moins difficiles à anticiper, qui peuvent transformer des tensions latentes en troubles sociopolitiques. Il peut s’agir aussi bien d’événements ponctuels que d’évolu­tions plus fondamentales comme la radicalisation de mouve­ments religieux. L’étude du risque sociopolitique d’un pays demande donc de réaliser une analyse distincte mais com­plémentaire des déterminants n’évoluant que lentement dans le temps (les vulnérabilités structurelles) et des fac­teurs susceptibles de conduire à un déclenchement des troubles (voir graphique 3).

Les événements déclencheurs constituent des points de retournement sociopolitiques dans la mesure où ils conduisent à une rupture du « contrat social » ou à un bouleversement des relations de pouvoir qui garantissaient une stabilité appa­rente. Leur caractère imprévisible peut être dû à l’importance de leur symbolique. Par exemple, l’immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid (Tunisie) a cristal­lisé les vulnérabilités structurelles (chômage, corruption, iné­galités, etc.) et a initié la révolution tunisienne (« révolution de jasmin »). Certains facteurs potentiellement déclencheurs sont possibles à anticiper ; il peut s’agir, par exemple, d’élections ou de certaines réformes constitutionnelles ou économiques. Néanmoins, la majorité des facteurs déclencheurs ne le sont pas : assassinats, coups d’État, événements de nature sym­bolique, chocs économiques, etc.

À l’opposé des facteurs déclencheurs, des facteurs stabili­sateurs peuvent potentiellement freiner le passage d’une situation de vulnérabilité à une situation de troubles socio­politiques. Certains événements peuvent avoir un pouvoir de stabilisation, comme la mise en place de certaines réformes ; par exemple, le référendum suivi de la réforme de la consti­tution marocaine en 2011 a contribué à la baisse des tensions au Maroc au moment des printemps arabes [ 11 ].

L’analyse du risque sociopolitique nécessite d’appréhender l’ensemble de ces éléments, afin d’analyser tant les facteurs de risque que la résilience des pays.

Graphique 3

Lire le rapport complet Risque sociopolitique-risque pays

 

Notes:

[ 1 ] Pour des exemples d’étude sur le déclenchement des conflits, voir Hegre et al. (2001), Sambanis(2001), Fearon et Laitin (2003), Collier et Hoeffler (2004), Hegre et Sambanis(2006) ; pour la durée, Balch-Lindsay D. et A.J. Enterline (2000), ”Killing Time: The World Politics of Civil War Duration, 1820-1992”, International Studies Quaterly, Vol. 44, No. 4, pp. 615-642, Collier et al., (2004), Cunningham D.E. (2006), « Veto Players and Civil War Duration”, American Journal of Political Science, Vol. 50, No. 4, pp. 875-892, Fearon J.D. (2004), “Why Do Some Civil Wars Last so Much Longer than Others ?”, Journal of Peace Research, Vol. 41, No. 3, pp. 275-301 ; pour l’incidence, Montalvo et Reynal-Querol(2005 a, b), Besley T.J. et T. Persson (2009), “State Capacity, Conflict and Development”, NBER Working Paper No. 15088.

[2] International Organization for Standardization (Organisation internationale de normalisation).

[ 3 ] Il n’existe a priori pas de définition standard des troubles sociopolitiques.

[4] Le CSP est un organisme à but non lucratif qui a été créé en 1997 aux États-Unis. Il développe des analyses sur les problèmes liés à la violence politique et aux conflits dans le monde.

[5] Par exemple, la base de données UCDP/PRIO Armed Conflict Dataset sur les confits armés définit un conflit comme “a contested incompatibility that concerns government and/or territory where the use of armed force between two parties, of which at least one is the government of a state, results in at least 25 battle-related deaths.” (UCDP/ PRIO, 2009).

[ 6 ] Voir, par exemple, Collier et Hoeffler (2001).

[7] Nous pouvons, par exemple, citer la « guerre des farines » dans le Royaume de France d’avril à mai 1775, ou encore, bien plus récemment, les plus de 200 « émeutes de l’austérité du Fonds monétaire international (FMI) » entre 1976 et 1995 qui, pour la plupart d’entre elles, ont eu lieu en Amérique latine.

[ 8 ] « L’indice FAO des prix des produits alimentaires mesure la variation mensuelle des cours internationaux d’un panier de denrées alimentaires. Il est établi à partir de la moyenne des indices de prix de cinq catégories de produits, pondérés en fonction de la part moyenne à l’exportation de chacune des catégories pour la période 2002-2004. » FAO (2017), Indice FAO des prix des produits alimentaires, http://www.fao.org/worldfoodsituation/foodpricesindex/fr/

[ 9 ] « Peu avant la séance, le président René Préval avait jugé cette interpellation injuste, vu que le renchérissement des produits de première nécessité est, selon lui, un phénomène mondial » (RFI – Radio France internationale, 2008), « Émeutes de la faim : destitution du Premier ministre », http://www1.rfi.fr/actufr/articles/100/article_64985.asp consulté le 18/07/2017.

[ 10] La littérature a majoritairement analysé la violence selon un modèle à deux groupes (dominant/dominé, par exemple), mais ce schéma ne permet pas de comprendre les situations plus complexes (et plus communes) à plus de deux acteurs, ainsi que les clivages et les alliances au sein et entre les groupes (Kalyvas, 2003 ; Kerr et al., 2017).

11 ] Les résultats du référendum font ressortir un « oui » exprimé par 98,5 % des votants. Les réformes constitutionnelles proposées visent à démocratiser les institutions du pays, notamment par le renforcement de la séparation des pouvoirs et de la justice, la création d’une Cour constitutionnelle ou le transfert de certaines prérogatives du roi au Premier ministre.

Source: afd.fr (Tous droits réservés)

La photo d’illustration est un choix de la rédaction de www.afriquesociologie.com

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