Le savoir et la démocratie : les points d’appui de la sociologie et du journalisme


On trouve des journalistes qui se disent sociologues, comme on trouve des sociologues qui se disent journalistes, plus précisément des journalistes améliorés. Les uns et les autres avancent l’argument d’une identité et de l’objet visé par ces deux professions et des méthodes qui diffèrent seulement en degrés.

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Hervé Glevarec DR C.N.R.S., Laboratoire Communication et Politique – C.N.R.S. (LCP), Paris

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Aurélie Aubert MCF Sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8

De façon opposée, il se trouve des auteurs qui décrivent la spécificité et l’autonomie professionnelle des deux activités, en termes d’objet comme en termes de méthodes. On peut désigner de continuiste et de discontinuiste les deux manières de penser les activités journalistiques et sociologiques. La thèse continuiste décrit les deux activités par l’identité de leur objet et par des différences de degrés dans les méthodes. La thèse discontinuiste, que cet article défend, décrit les deux activités comme s’autorisant de deux points d’appui solides et radicalement hétérogènes : le « savoir » et la « démocratie ». Cet article défend la thèse que ces visées, si elles représentent des idéaux au regard des pratiques réellement observables des sociologues et des journalistes et des divers « idéaux-types » qui permettraient de les décrire, elles n’en recouvrent pas moins des valeurs et des savoir-faire communs qui font l’unité respective des deux professions qu’il faut concevoir comme des « univers » se reconnaissant des règles partagées.

Extrait

Le point d’appui du sociologue : le « savoir »

Les chercheurs en sciences sociales devraient idéalement produire leur savoir selon des règles qui associent un rapport au terrain et un cadre théorique. C’est cela le savoir construit des sociologues et la justification de leur activité professionnelle. Ce rapport à la production d’un « savoir » est un fondement normatif réel parce qu’il est à l’arrière-plan de toute critique et de toute évaluation des travaux sociologiques par les sociologues eux-mêmes. Ils représentent ce que Florent Champy désigne comme « la stabilité des valeurs épistémico-déontiques de l’activité » (Champy, 2011).

« La sociologie générale n’est rien d’autre », écrit Albert Ogien, « que cette démarche, indispensable à toute science, qui consiste à réfléchir aux conditions de la production de son savoir, à étalonner la validité de ses critères de jugement et de ses outils de découverte sur ceux de l’activité scientifique des autres disciplines, à clarifier les notions qui en organisent les analyses et leur donnent leur valeur heuristique, à penser le rapport établi entre le cadre théorique adopté et le type de recherche empirique engagé, à évaluer la pertinence des explications ou des descriptions qui ordonnent les données recueillies ou construites. Autrement dit, la sociologie générale est une formation à un exercice méthodique et rigoureux des sciences sociales, une initiation destinée à faire acquérir le sens des limites à assigner à l’enquête sociologique » (Ogien, 2007, p. 6).

Les sociologues réunis en comité de rédaction d’une revue, en comités de sélection universitaires ou dans une confrontation intellectuelle sont censés mobiliser la validité des données d’enquêtes, de leur traitement et de leur interprétation comme critères centraux du jugement de valeur. Les critères d’une grille d’évaluation et de sélection de communications par un comité scientifique travaillant pour un colloque en témoignent. Les membres du comité de sélection avaient à apprécier la qualité de résumé de communications proposées selon six critères : « Pertinence du sujet par rapport au thème du colloque, cadre théorique et conceptuel, données empiriques ou corpus étudié, problématique, méthodologie et originalité » (1). Ces critères permettent de voir ce sur quoi s’appuie une discipline scientifique comme la sociologie quand ses membres ont à juger et à sélectionner des propositions qui visent à entrer dans cet espace qu’est la discipline sociologique. Y sont objectivés la nécessité d’un « terrain » et d’un rapport au terrain, de concepts et d’une problématique et, enfin, d’une originalité, dont le statut renvoie à « l’imagination sociologique » (Mills, 1997), innovation sur laquelle insistaient tant les auteurs du Métier de sociologue.

Il convient d’ajouter que les scientifiques n’ont pas pour souci premier la démocratie des opinions ; ils fonctionnent, au contraire, dans un cadre de hiérarchisation et de différenciation des valeurs entre les productions scientifiques. La démocratie suppose au contraire l’égalité formelle et l’égal droit des opinions à exister. La science suppose, elle, un univers qui hiérarchise selon la valeur dite scientifique de la démonstration et du jugement de pairs. La perspective critique, foucaldienne notamment, d’un savoir toujours entaché de pouvoir, d’un savoir-pouvoir, n’énonce-t-elle pas justement l’idéal sur lequel elle se fonde en en dénonçant le travestissement ou l’impossible et en indiquant plus directement que, dans le cadre des disciplines scientifiques, mesure, enquête et examen « se sont détachés de leur rapport aux formes de pouvoir » (2) ? Après avoir montré qu’elles sont des formes de « pouvoir-savoir », Michel Foucault énonce que :

« certes mesure, enquête, examen sont mis en œuvre simultanément dans beaucoup de pratiques scientifiques, comme autant de méthodes pures et simples ou encore d’instruments strictement contrôlés. Il est vrai aussi qu’à ce niveau et dans ce rôle, ils se sont détachés de leur rapport aux formes de pouvoir. Mais avant de figurer ensemble et ainsi décantés à l’intérieur de domaines épistémologiques définis, ils ont été liés à la mise en place d’un pouvoir politique » (Foucault, 1989, p. 21).

On ne peut faire plus clair sur l’affirmation d’un détachement des pratiques scientifiques à l’endroit d’une fonction de savoir-pouvoir. L’accusation de scientisme consiste alors à mettre en doute que quelque chose comme le savoir, la vérité, la science ou le « jugement des pairs » puisse exister. Il s’agit là du doute critique à l’endroit des idéologies professionnelles.

Le point d’appui du journaliste : la « démocratie »

La naissance du journalisme est concomitante de l’essor des grandes démocraties occidentales. Ce sont, en effet, dans les pays les plus avancés démocratiquement parlant (les plus précurseurs ayant été les anglo-saxons) que le journalisme a pu se développer puisque ce sont eux qui ont garanti l’indépendance de la presse (Chalaby, 1996). En effectuant un retour historique sur la constitution et l’élaboration d’une presse indépendante en Angleterre puis aux États-Unis, Robert Park rappelle les étapes qui ont conduit la presse à apparaître comme constitutive de la démocratie, d’abord parce qu’elle symbolise le lien social de la communauté, ensuite parce qu’elle publicise la parole politique et, en lui donnant écho, la renforce. Ainsi, selon Robert Park, le journal local est le « carnet de bord » de la communauté, indispensable à la vie démocratique de la communauté parce qu’il nous parle « de nous-mêmes » (Park, 2008, p. 47). Par ailleurs, en revenant sur l’essor de ce qu’il appelle « les journaux de parti » qui se sont développés dans l’Angleterre du xviiie siècle et qui retransmettaient les compte rendus des débats parlementaires, Robert Park souligne que la nature du travail des députés fut modifiée à partir du moment où les représentants du peuple britannique prirent conscience de la publicisation de leur parole via la presse. « Grâce aux journaux, le pays tout entier pouvait participer aux discussions au cours desquelles se formulaient les questions et s’écrivait la loi » (Ibid., p. 51). En revenant sur ce modèle du journalisme politique « importé » aux États-Unis après l’indépendance, Robert Park pose donc comme absolu le point d’appui démocratique sur lequel s’est construite la presse, même s’il reconnaît que le développement de la presse à sensation l’éloigne de cet idéal.

Une société peut être qualifiée de démocratique à partir du moment où ses institutions peuvent être scrutées, observées et faire l’objet de critique, rôle bien évidemment endossé par la presse qualifiée, dès le début du xixe siècle en Angleterre, de « quatrième pouvoir ». Dans le dernier chapitre de son ouvrage Du Journalisme en démocratie, précisément intitulé « Sous la question du journalisme, celle de la démocratie », Géraldine Muhlmann confirme la thèse de Robert Park et formule l’hypothèse selon laquelle « le journalisme est bien l’instance qui peut permettre à la démocratie moderne de réaliser son mariage impossible, son alliance de l’unité et du conflit. […] [Car] c’est lui désormais qui constitue cet espace du « voir collectif » » (Muhlmann, 2006 [2004]). Sa thèse repose sur l’importance de l’observation, l’analogie avec la vue – le journalisme est celui qui rend visible – demeurant fondamentale. Ainsi, le journalisme serait concomitant d’une forme de modernité politique où l’État, acteur de la vie politique, est observé par un spectateur, le journaliste, qui rend compte de ses actions au peuple (3).

Géraldine Muhlmann fait remonter ce « principe de publicité » à Emmanuel Kant pour lequel il existe une supériorité de l’usage public de la raison sur son usage strictement privé : à partir du moment où un régime établit la liberté d’expression, les acteurs publics se mettent à échanger, émettre des jugements sur la scène publique.

« Cela implique, en un sens, que le « vrai » lieu de la politique pour Kant n’est pas l’agir immédiat, mais l’agir mis en scène. Les acteurs entrent en politique en devenant des acteurs regardés […] et des spectateurs regardant les autres acteurs. […] La scène la plus importante, c’est celle que constitue le public car c’est là que se décident les réformes qui seront ensuite appliquées sur la scène des actions » (Muhlmann, 2006 [2004], pp. 86-87).

Le journaliste, par son activité de témoin, devient aussi ambassadeur du peuple (et l’on retrouve ici les conclusions de Robert Park), parce qu’il parvient à mettre en mots la conflictualité de la société, à recentrer la communauté politique et, au final, à faire émerger un « nous » commun. En saisissant et en retransmettant l’altérité, le journaliste se situerait donc dans un processus démocratique visant à réduire l’ignorance de l’autre et vaincre la conflictualité générée par cette absence de connaissance. Géraldine Muhlmann conclut donc sur ces termes :

« Il est vrai que depuis sa naissance, dans les démocraties modernes, le journalisme correspond à un travail pour faire voir que c’est la figure du spectateur que le journalisme illustre, défend, incarne en démocratie et que ce sont les limites inhérentes à cette figure que l’on retrouve dans la pratique journalistique » (Muhlmann, 2006, p. 422).

L’objection formulée par Michael Schudson dans The Sociology of News que « les informations et les médias existent même là où la démocratie n’existe pas », donc que « la presse en elle-même n’est pas la démocratie et ne crée pas la démocratie », ne constitue pas une objection au point d’appui démocratique du journaliste. Ce journalisme-là qui a existé et qui existe dans les régimes totalitaires est à peu près aussi fragile face à la critique qu’un journalisme qui se revendiquerait de la « vérité » puisque, inféodé aux pouvoirs comme on dit, il n’a aucune fonction à revendiquer. Prolongeant ici ce que dit Raymond Boudon, il suffit de se demander si nous considérons les présentateurs de la télévision nord-coréenne comme des journalistes (Boudon, 2000).

Du point de vue d’une sociologie des professions, les sociologues du journalisme pourraient faire remarquer qu’un tel point d’appui n’a qu’une valeur limitée au regard de la diversité des activités journalistiques, qu’il ne s’appliquerait qu’aux journalistes d’information politique et générale, qui en représentent souvent la partie visible, « l’élite » (Rieffel, 1984). Un tel point d’appui de la « démocratie » ne serait pas valide pour le grand nombre des journalistes de la presse spécialisée. Pourtant les sociologues du journalisme donnent eux-mêmes à voir ce point d’appui, par exemple dans le cas du journalisme spécialisé. Comme l’écrit Jean-Marie Charon :

« De la même manière, le journalisme spécialisé de loisir, de vie pratique, ou professionnel, un peu à la manière du journalisme local, se présente comme un discours essentiellement positif, descriptif, recherchant des thèmes et des approches consensuelles. Cette caractéristique d’une partie du journalisme satisfait donc une aspiration du public, mais, en même temps, lorsqu’un problème survient, une crise, un scandale, il encourt le risque de se voir dénoncer pour ses relations trop privilégiées avec les intérêts de ceux qui dominent le domaine qu’ils traitent. Le journaliste sportif qui aura loué au travers de moult retransmissions et articles les qualités des joueurs, entraîneurs et managers de clubs sportifs, se trouve totalement pris à contrepied et suspecté de connivence, lorsqu’éclate un scandale de caisses noires ou de pratiques inadmissibles de la part des mêmes intéressés » (Charon, 1992, p. 112).

Démonstration est faite de la validité de la démocratie comme point d’appui pour le journalisme spécialisé (4). En effet, un journaliste spécialisé n’est accusé d’entretenir des relations privilégiées avec tel ou tel acteur qu’au nom d’un souci de la publicisation à laquelle lui aussi vise.

Plus largement, il s’agit là aussi de s’intéresser aux valeurs, savoirs et savoir-faire communs à l’ensemble des journalistes (5) et non à ce qui les distingue, voire les distinguerait tellement que le mot « journaliste » serait devenu un mot vide. Ainsi, les trois idéaux-types du « journaliste-flâneur », du « journaliste-en-lutte » et du « journaliste-rassembleur » construits par Géraldine Muhlmann ont-ils en commun la même visée « d’intégrer la communauté politique » (Muhlmann, 2006 [2004], p. 282). De même les figures historiques qu’elle construit du « journaliste-rassembleur » et du « journaliste-décentreur » ont en commun le même point d’appui démocratique : le premier met en scène la démocratie par sa recherche des « faits », le second y contribue par sa contestation (Muhlmann, 2007). De même, s’il y a quelque chose que manifestent les cinq « idéaltypes de « rôle démocratique de la presse » » que rapporte Jacques Le Bohec dans son analyse des rapports « presse-politique », c’est bien le « rôle démocratique » comme point commun, dont il faut croire qu’il existe sauf à avoir une conception nominaliste (Le Bohec, 1997). Les cinq idéaltypes que sont la presse comme « forum-agora », « organe de parti », « service public », « expression libre » et « contre-pouvoir » ont en commun de partager un « rôle démocratique », rôle lié à l’activité de mise en scène des opinions et des intérêts dans l’espace public.

 

Notes

1 Colloque « Enfance et cultures : regards des sciences humaines et sociales », Paris, 15, 16 et 17 d (…)

2 Sur la posture foucaldienne à l’endroit de la « vérité », nous renvoyons à Boghossian (2009).

3 En renvoyant au rôle du journalisme au moment de la Révolution française, Géraldine Muhlmann montre (…)

4 On peut lire une même mention du reproche adressé aux journalistes spécialisés par leurs confrères (…)

5 Autant dire que dans le modèle des trois « grammaires » ou « règles pratiques que les journalistes (…)

 

 

Hervé Glevarec

DR C.N.R.S., Laboratoire Communication et Politique – C.N.R.S. (LCP), Paris, France

Aurélie Aubert

MCF Sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8, France

 

Pour citer cet article (un extrait)

Hervé Glevarec et Aurélie Aubert, « Savoir et démocratie : le fondement normatif des univers sociologique et journalistique », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 19 novembre 2013, consulté le 24 décembre 2016. URL : http://sociologies.revues.org/4484

Source : sociologies.revues.org

 

La photo d’illustration est un choix de la rédaction de www.afriquesociologie.com

(Crédit photo amazon.fr)

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