Guinée: au cœur de la corruption, un pilier du capitalisme français


Un échange d’e-mails révélés par Mediapart démontre que le géant minier Rio Tinto a accepté en 2011 de verser 10,5 millions de dollars à François de Combret, conseiller du président guinéen, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée et ex-associé de la banque Lazard. Suite à nos questions, Rio Tinto a annoncé la suspension d’un de ses hauts dirigeants et a alerté les autorités américaines, britanniques et australiennes.

Les accusations de corruption étaient déjà nombreuses autour du gisement de fer le plus prometteur de la planète, celui de Simandou en Guinée. Les révélations de Mediapart viennent ajouter de lourds soupçons dans un nouveau pan du dossier, inconnu jusqu’à aujourd’hui. Ces éléments impliquent sans équivoque Rio Tinto, la deuxième plus grosse compagnie minière au monde. Face à nos questions, le géant anglo-australien a annoncé mardi 8 septembre au soir qu’il venait de suspendre de ses fonctions un de ses hauts responsables, et indique avoir alerté les autorités légales américaines, britanniques et australiennes.

L’échange d’e-mails que nous dévoilons est, il est vrai, limpide. Le 10 mai 2011, Tom Albanese, alors directeur général de Rio Tinto, Sam Walsh, le responsable de la branche minerais, et Alan Davies, responsable des opérations internationales, discutent par messagerie interposé. Ils tombent d’accord pour verser 10,5 millions de dollars à l’ancien banquier d’affaires français François de Combret, leur intermédiaire auprès du président guinéen Alpha Condé, qui vient de leur assurer le contrôle de deux des quatre lots qui composent le gisement de Simandou.

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Extrait d’un email signé Alain Davies, responsable des opérations internationales de Rio Tinto, le 10 mai 2011.

« Je sais que c’est beaucoup d’argent, écrit Alan Davies. Mais je souligne que le résultat que nous avons obtenu a été significativement amélioré par la contribution de François, ses services, uniques et inimitables, et sa proximité avec le président. » Il décrit les « services » comme une « assurance extrêmement précieuse que les choses iront tranquillement pendant que nous clôturons l’accord »  autour de Simandou. (Lire l’intégralité des e-mails, en anglais, sous l’onglet Prolonger.)

Au fil de la conversation, on apprend que François de Combret avait dans un premier temps demandé 15 millions de dollars, et qu’il a accepté de baisser ses exigences. Alan Davies prévient qu’il ne descendra pas plus bas et défend énergiquement le Français, qui aurait rendu de grands services à l’entreprise. Ses deux supérieurs donnent leur accord pour le versement, mais suggèrent d’en différer une partie, en la plaçant sur un compte au nom de Combret, qui ne serait débloqué que lorsque le minerai sortirait effectivement de la mine.

Cet argent a-t-il été versé ? À qui était-il réellement destiné ? Interrogé à plusieurs reprises par Mediapart sur ces faits, François de Combret ne nous a jamais répondu officiellement, mais a fait passer par deux intermédiaires différents le message qu’il ne souhaitait pas apparaître dans notre enquête.

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En ces jours de mai 2011, l’histoire de Rio Tinto avec Simandou est déjà longue. Nous l’avons précédemment racontée en octobre 2013 dans un article accompagnant de précédentes révélations sur la corruption en Guinée : dans un enregistrement inédit, un ancien collaborateur du président Alpha Condé et un ancien ministre évoquaient son possible renversement, l’accusant de fraudes électorales, sur fond de pots-de-vin et de pressions des groupes miniers.

Rio Tinto avait obtenu à la fin des années 1990 des droits d’exploration de Simandou, une montagne perdue au sud du pays, dans la forêt équatoriale, qui cache ce qui est considérée comme la plus importante réserve mondiale non exploitée de minerai de fer. Un trésor potentiel de plusieurs dizaines de milliards de dollars, qui reste encore inviolé. L’entreprise avait obtenu la concession de Simandou des mains de Lansana Conté, le dictateur qui a dirigé le pays de 1984 à sa mort, en décembre 2008.

C’est ce même autocrate qui avait repris la moitié des droits du site, quelques semaines avant sa mort à Genève, au motif que l’entreprise avait tardé à creuser la montagne. La moitié du domaine avait en fait été offerte à Beny Steinmetz Group Resources (BSGR), filiale du groupe de Beny Steinmetz, franco-israélien basé à Genève et première fortune d’Israël.

À son arrivée au pouvoir en 2010, Alpha Condé avait quant à lui entrepris de remettre à plat les relations de la Guinée avec les compagnies minières, qu’il annonçait vouloir plus transparentes. Il était appuyé dans ces démarches par le financier américain George Soros, 30e fortune mondiale selon le magazine Forbes, et financier aux poches profondes de multiples ONG en faveur de la démocratisation. L’ex-premier ministre britannique Tony Blair, qui mélange un rôle de consultant et de chantre de la transparence en Afrique, était lui aussi de la partie. Le gouvernement a créé un comité technique pour réexaminer tous les accords miniers, multiplié par trois les redevances qu’il se fait payer, et s’est octroyé unilatéralement des participations de 15 % dans les mines privées.

En 2011, Rio Tinto a accepté de payer 700 millions de dollars pour conserver les droits qui lui restaient sur la moitié de la concession de Simandou. C’est à cette époque que se situent les échanges d’e-mails révélés aujourd’hui. Alan Davies y évoque même une lointaine éventualité pour l’entreprise de remettre la main sur les premières parcelles, qui lui ont été retirées. Cette éventualité ne se concrétisera jamais. Et aucun minerai n’est encore sorti de Simandou.

En juillet 2016, Rio Tinto, durement touchée depuis plusieurs mois par la chute du cours du fer consécutive à la baisse de demande chinoise, a annoncé qu’elle renonçait à exploiter Simandou. Et elle vient de céder tous ses droits au conglomérat chinois Chinalco, contre un hypothétique paiement si l’exploitation démarre un jour.

L’entreprise a aussi connu une valse de ses dirigeants. Tom Albanese a quitté son poste de directeur général en 2013, après avoir reconnu son rôle dans l’achat de mines qui se sont finalement révélées presque sans valeur. Il est aujourd’hui à la tête d’un autre géant de l’industrie minière, l’indien Vedanta Resources. Ni lui, ni ses services n’ont répondu à nos demandes.

Albanese a été remplacé par Sam Walsh, son directeur de la branche minière. Ce dernier a pris sa retraite en juillet dernier, au profit du Français Jean-Sébastien Jacques. Alan Davies, qui s’occupait des opérations internationales en 2011, est, lui, passé à la tête de la branche énergie et minerais, jusqu’à sa suspension ces derniers jours. Il n’a pas répondu directement à nos demandes. De son côté, Rio Tinto a indiqué à Mediapart qu’une enquête avait été lancée dès que l’échange d’e-mails avait été porté à sa connaissance, en août dernier selon son récit. L’entreprise, qui a publié son communiqué en toute discrétion le jour des élections américaines, précise que la responsable de ses affaires juridiques a également démissionné, mais ne souhaite pas en dire plus car elle s’attend à une enquête des autorités judiciaires ou boursières, auxquelles elle « coopérera pleinement ».

François de Combret, discret parrain du capitalisme français

Destinataire annoncé des 10,5 millions de dollars, François de Combret, 75 ans, n’est pas n’importe qui. Ce conseiller officieux d’Alpha Condé, qu’il raconte connaître depuis qu’ils ont partagé les bancs de Sciences Po à Paris, a été le principal conseiller économique de Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’il était ministre de l’économie, de 1971 à 1974. Il l’a ensuite accompagné à la présidence de la République pendant tout son septennat, d’abord comme conseiller pour les affaires économiques puis en tant que secrétaire général adjoint de l’Élysée.

À l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, de Combret, énarque et magistrat à la Cour des comptes, entre à la banque Lazard, qui joua pendant des années le rôle d’interface entre le monde des affaires et la haute fonction publique (pour en savoir plus, lisez le passionnant ouvrage de Martine Orange, Ces Messieurs de Lazard, Albin Michel, 2006). Basé à New York de 1982 à 1985, le banquier d’affaires repère et protège Bernard Arnault, futur président de LVMH, qu’il conseille pour son premier gros coup, la prise de contrôle du groupe Boussac.

De retour à Paris en tant qu’associé gérant de 1985 à 2005, François de Combret fait ensuite partie de ceux qui règnent discrètement sur les entreprises françaises. Il supervisera notamment les privatisations de France Télécom, Renault et Aérospatiale, et participera à de nombreuses fusions-acquisitions, telles que la création de EADS et de Safran, l’alliance Renault-Nissan ou la prise de contrôle de Yves Saint Laurent par le groupe de François Pinault. Il passe ensuite par UBS et le Crédit agricole. Il a également été administrateur de Sanofi, Sagem, Renault, Safran ou Bouygues Télécom.

C’est donc un des piliers du capitalisme à la française, à la jonction entre libéralisme et étatisme, qui se retrouve aujourd’hui dans une bien embarrassante position. Il entraîne avec lui le président guinéen, à la réputation déjà largement entamée. Le coup est rude, d’autant que le pouvoir guinéen s’était attaché à démontrer par tous les moyens que concernant Simandou, c’est le groupe de Benny Steinmetz qui avait versé dans la corruption.

Comme raconté ici et ici, le richissime homme d’affaires franco-israélien est effectivement soupçonné par la justice américaine et le FBI d’être mêlé de près à une vaste affaire de corruption internationale destinée à lui faire obtenir les droits d’exploitation de Simandou, au détriment de Rio Tinto en 2008. Sur la base de ces enquêtes, Alpha Condé lui avait retiré toutes ses concessions en avril 2014. Sans toucher à celle de Rio Tinto. Qui avait manifestement su entretenir de meilleures relations avec le pouvoir guinéen, ou ses représentants.

 

Par Dan Israel | 9 novembre 2016 (Mediapart) Tous droits réservés

 

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