Libye: la France mène un double jeu dangereux


Après avoir, sous Sarkozy, déclenché une intervention militaire qui a plongé la Libye dans le chaos, la France, sous Hollande, y mène deux politiques parallèles. L’une officielle, l’autre secrète. À Tripoli, elle soutient le gouvernement reconnu par la communauté internationale. Dans l’est du pays, elle apporte une aide militaire au principal adversaire du gouvernement, le général Khalifa Haftar.

Un silence et deux stratégies. Près de six ans après l’aventureuse guerre en Libye de Nicolas Sarkozy, la France de François Hollande y mène une politique souvent illisible, marquée du sceau du secret et brouillée par les tiraillements entre les diplomates du Quai d’Orsay et les militaires de la Défense. Officiellement, elle n’y est plus en guerre. Mais plusieurs officiers français y sont morts en juillet. Officiellement encore, elle soutient le gouvernement d’union nationale à Tripoli. Mais elle apporte son appui discret, par le biais de renseignements et de conseillers militaires français, au général Haftar qui le conteste, depuis son bastion de Benghazi, à l’est du pays.

La mort de cinq Français, lundi à Malte, en est une nouvelle illustration. Trois d’entre eux relevaient « du ministère de la défense » et l’appareil, appartenant à la société privée CAE Aviation et souvent utilisé par la DGSE et la DRM (Direction du renseignement militaire), était « en mission de reconnaissance en Méditerranée ». Selon plusieurs sites spécialisés (à lire ici ou ), il devait survoler la Libye, plus particulièrement le secteur de Misrata.

 

En juillet dernier déjà, le ministère de la défense avait confirmé la mort de trois sous-officiers français, membres de la DGSE, tués dans la chute d’un hélicoptère appartenant aux forces d’Haftar et apparemment abattu par un tir ennemi dans la région de Benghazi. Pourtant quand Le Monde, en février 2016, avait révélé la présence de militaires français, le ministère de la défense avait nié tout soutien direct de la France en Cyrénaïque. Il avait même annoncé qu’il lançait une « enquête pour compromission » du secret défense. Enquête dont on attend toujours les résultats.

Et pour cause. Le 20 juillet, le président de la République déclarait : « En ce moment, nous menons des opérations périlleuses de renseignement. Trois de nos soldats qui étaient justement dans ces opérations viennent de perdre la vie dans le cadre d’un accident d’hélicoptère. » Jugée « très imprudente », voire « irresponsable » dans les milieux intéressés – car « on ne doit jamais admettre en public que l’on mène ce genre de mission » –, la déclaration de François Hollande confirmait que, cinq ans après la mort de Kadhafi, la France menait bien une guerre secrète en Libye.

 

Le Parlement n’en a pourtant jamais débattu – la loi n’y oblige pas le gouvernement, puisqu’il s’agit d’interventions clandestines –, comme il ne s’est jamais emparé de la guerre menée en 2011 dans un pays plombé de lourds secrets (voir notre dossier sur l’argent libyen de Sarkozy). La proposition de commission d’enquête avancée en novembre 2014 par le vice-président de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le socialiste Nicolas Bays, est restée sans suite. Les députés britanniques ont été plus curieux : la commission des affaires étrangères de la Chambre des communes a publié le 14 septembre un document accablant pour ceux qui ont déclenché et conduit cette intervention, en France comme au Royaume-Uni.

Cinq ans et demi plus tard, l’échec des pays à l’origine de l’intervention militaire, fait de dissimulations, de défauts d’analyse, d’improvisations et d’engouements suspects, est patent. Ils ont été incapables de contribuer à une stabilisation politique du pays. Et, malgré l’alternance de 2012, la France semble continuer à approcher avec la même imprudence le puzzle compliqué de la scène politique libyenne.

Dans un pays fragmenté par une mosaïque de milices locales, de forces tribales et de groupes armés islamistes aux alliances et aux rivalités changeantes, coexistent deux principaux pôles de pouvoirs rivaux. Le premier, à Tripoli, est le gouvernement d’union nationale, né d’une longue négociation entre groupes politiques sous l’égide de l’ONU et d’un accord conclu le 17 décembre 2015 à Skhirat, au Maroc. Dirigé par Faïez Sarraj, un architecte et homme d’affaires nommé premier ministre, ce gouvernement s’est installé en mars dans l’ancienne capitale. Il est notamment soutenu sur le plan militaire par la puissante milice de la ville de Misrata, au sein de laquelle coexistent islamistes et insurgés anti-Kadhafi de 2011.

Seul reconnu par la communauté internationale, ce gouvernement est également soutenu, à l’étranger, par le Qatar et la Turquie. Il est également aidé, à un moindre degré, par le Soudan. L’Algérie et la Tunisie, ses deux voisins de l’Ouest, sont en bons termes avec le pouvoir de Tripoli, essentiellement pour surveiller ensemble leurs frontières communes, détecter les trafics d’armes et les mouvements de djihadistes. Mais l’autorité de ce gouvernement, qui n’a jamais réussi à imposer sa légitimité, est de plus en plus contestée – il a subi un nouveau coup de force la semaine dernière, quand un groupe évincé par Sarraj a pris le contrôle d’un bâtiment officiel. À Paris, ce dernier événement est suivi avec attention tant la fragilité de son pouvoir est susceptible de le voir s’effondrer.

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© Wikipedia

Le second pôle de pouvoir, basé en Cyrénaïque à l’est du pays, est représenté par le parlement de Tobrouk et l’homme fort de la région, le général Khalifa Haftar, ancien compagnon de Kadhafi tombé en disgrâce après une défaite militaire au Tchad, puis exilé aux États-Unis. Rentré en Libye après la chute du dictateur, le général Haftar, qui admire le nouveau régime égyptien issu du coup d’État contre le pouvoir des Frères musulmans, se voit un destin de président « à la Sissi ». Il a constitué, en recyclant d’anciens cadres et soldats de l’armée régulière et des miliciens hostiles aux groupes islamistes de l’Est, une « Armée nationale libyenne » (ANL) qu’il considère comme le noyau des Forces armées de la nouvelle Libye, dont il ne pourrait pas ne pas être le chef.

Ce sont ses partisans, très influents au parlement de Tobrouk, qui en refusant de donner l’investiture au gouvernement de Faïez Sarraj bloquent le processus de légalisation formelle du premier ministre, sapant sa légitimité. Grâce à l’aide généreuse de l’Égypte, de la Jordanie et des Émirats arabes unis qui lui ont envoyé des conseillers et offert des centaines de blindés, des hélicoptères et même quelques vieux Mig réformés par l’armée de l’air égyptienne, Haftar est aujourd’hui à la tête de la première force militaire du pays. Elle ne lui a pas (encore ?) permis de reprendre le contrôle de toutes les villes de l’Est où des groupes djihadistes ont fait alliance avec des milices locales, ni d’arracher la ville de Syrte aux combattants locaux de l’État islamique, sur le point aujourd’hui d’être défaits par la milice de Misrata. Mais elle lui a permis de s’emparer, en septembre, des cinq terminaux du « croissant pétrolier » le long du golfe de Syrte.

« La Libye est la preuve que la politique étrangère se fait à la Défense »

C’est cette grande confusion, dans un pays clé pour la stabilité de la région et pour le contrôle des flux migratoires, qui justifie à leurs yeux le double jeu de nombreux pays occidentaux, à commencer par la France. Quitte à ce qu’il soit, à son tour, une source de troubles supplémentaires.

En juillet, la déclaration de François Hollande confirmant la présence de militaires français aux côtés du général Haftar avait immédiatement déclenché à Tripoli une protestation virulente du gouvernement dirigé par Faïez Sarraj, indigné de cette « ingérence inacceptable dans l’est du pays », et une campagne appelant au boycott des entreprises françaises et de leurs produits. Au même moment, à Benghazi, le Conseil de la choura des révolutionnaires, une coalition de milices islamistes, en guerre avec Haftar, appelait les Libyens à « se mobiliser contre les militaires étrangers » et « l’invasion des croisés ».

C’est pour éviter d’aggraver ce contentieux avec le gouvernement de Tripoli que Paris s’est rallié – à contrecœur, selon un connaisseur du dossier – au communiqué de Washington, Londres, Rome, Madrid et Berlin condamnant la conquête, en septembre, par les troupes du général Haftar du « croissant pétrolier » et appelant au « retrait immédiat et sans préconditions » des forces occupant ce secteur. Pour achever de panser les plaies avec Tripoli, Faïez Sarraj a été invité fin septembre à Paris où il a été reçu par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et Jean-Yves Le Drian.

PARIS SOUTIENT UN ELARGISSEMENT DU GOUVERNEMENT LIBYEN

François Hollande avec le premier ministre libyen Faïez Sarraj

Au début du mois, le ministre des affaires étrangères a encore répété son soutien diplomatique au gouvernement de Faïez Sarraj, reconnu par la communauté internationale, en organisant une réunion à Paris des pays de la région et des partenaires de Paris (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) dans ce dossier. « Nous souhaitons, a déclaré Ayrault dans une interview à TV 5, la réussite du gouvernement d’union nationale de M. Sarraj. »

« L’intérêt de la communauté internationale est d’avoir une Libye stable et sûre », a de son côté insisté François Hollande avant d’indiquer que Faïez Sarraj allait « prendre des initiatives ». « Nous lui faisons confiance, a poursuivi le président français, pour qu’il puisse élargir son gouvernement et intégrer toutes les parties prenantes et j’espère que la confiance aussi lui sera apportée par le Parlement. » Difficile de dire plus clairement au premier ministre libyen que la France verrait d’un bon œil l’entrée du général dans le gouvernement.

C’est en tout cas la ligne défendue à l’Élysée, qui tente la synthèse entre le Quai d’Orsay et la Défense dont les relations sont parfois tendues, comme nous l’ont confirmé plusieurs sources ayant requis l’anonymat. « Plus encore qu’en Syrie, la Libye est la preuve que la politique étrangère se fait à la Défense et pas au Quai », soupire un jeune diplomate. « Il y a des divergences », confirme un cadre du ministère de la défense. Avant de tempérer : « Mais ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas spécifique à la Libye. C’est même rare que les deux ministères soient spontanément d’accord… »

Au Palais, où le président a la charge d’arbitrer, personne ne nie des divergences d’approche. Mais tout le monde jure qu’elles sont en réalité compatibles. Pour François Hollande, si le gouvernement d’union nationale est légitime, il doit désormais être élargi. Notamment parce que Haftar a fait la démonstration de sa force, et qu’il est soutenu par l’Égypte, un des acteurs les plus importants aujourd’hui en Libye. Et l’Élysée assume : la situation est tellement confuse qu’il n’y a rien d’extravagant à ce que sa politique puisse le paraître aussi. Néanmoins, insiste un diplomate français, « on n’a pas d’autre jeu que celui d’un gouvernement élargi, approuvé par le parlement de Tobrouk. Sinon, ce sera la guerre civile ».

Sa réponse relève en réalité d’une simple évaluation du rapport des forces en Libye. Paris, membre permanent du Conseil de sécurité, ne peut pas ne pas soutenir en Libye le pouvoir qui a obtenu l’onction de la communauté internationale. C’est la mission du Quai d’Orsay. Aux yeux des diplomates, Sarraj, même affaibli, reste le plus petit – mais le seul – dénominateur commun capable de sortir le pays de sa paralysie politique.

Le ministère de la défense, qui conduit hors de nos frontières la guerre contre Daech et le terrorisme djihadiste, et qui a l’oreille de François Hollande, a un autre point de vue. Il considère que le gouvernement de Tripoli est un pouvoir sans pouvoir et que le seul véritable homme fort du pays, quelles que soient ses méthodes et ses ambitions secrètes, est le général Haftar, allié sécuritaire incontournable dans la lutte contre l’État islamique et demain dans l’instauration en Libye d’un régime fort et stable.

« Haftar est l’ami des amis de la France »

En secret, Paris a donc décidé de l’aider à établir son contrôle sur l’est du pays, à planifier et conduire ses opérations sur le terrain et à former son armée. Qu’importe si au passage, les autres amis de Haftar, l’Égypte, les Émirats, la Jordanie, violent régulièrement – comme les alliés de Sarraj – l’embargo sur les armes à destination de la Libye, ainsi que le constate un rapport de l’ONU de mars dernier, pour armer et équiper leur allié.

« L’aide de la France à Haftar, sous la forme de conseillers, ne s’est pas interrompue après la mort des trois militaires français à Benghazi, explique un diplomate anonyme familier du dossier. Pour une raison simple : il est l’ami des amis de la France, l’Égypte, les Émirats et la Jordanie, qui le tiennent pour une carte majeure dans la région. Il aide l’Égypte à contrôler leur frontière commune, à lutter contre les infiltrations de djihadistes et d’armes en provenance de Libye. Il est donc un allié indispensable. Tous les dirigeants de la région savent que si les principales filières d’émigration clandestine depuis l’Afrique sahélienne passent désormais par l’ouest de la Libye, à travers les frontières de la Tunisie et de l’Algérie, et non par l’est, ce n’est pas un hasard. »

Aux yeux de ses partisans, le pouvoir de Haftar offre davantage de garanties que celui de Sarraj. Et compte tenu du volume actuel des flux migratoires vers l’Europe, ce n’est pas un argument mineur pour Paris et les capitales européennes. Par ailleurs, les responsables français ne peuvent ignorer que la Libye, et en particulier le pôle de pouvoir anti-islamiste stable qu’incarne Haftar, suscite beaucoup de convoitises à l’étranger. « Si la France lâchait Haftar, Moscou, qui n’a toujours pas digéré la manière dont la Russie a été flouée en 2011 lors de l’adoption de la résolution qui a autorisé l’intervention internationale, se précipiterait pour offrir son soutien. Paris le sait. Et Haftar aussi », poursuit le même diplomate.

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Le général Khalifa Haftar en 2014 © Reuters

Les partenaires de la France dans le soutien au général Haftar en sont certains : Paris peut parfaitement continuer à tenir en Libye deux lignes distinctes. L’une diplomatique, l’autre militaire. La première, officielle et revendiquée. La seconde, secrète. Chargé d’incarner la première, Jean-Marc Ayrault estime-t-il désormais que ces deux lignes peuvent être convergentes ? Il a repris à son compte récemment la suggestion avancée par François Hollande à Faïez Sarraj : « Il faut que le premier ministre fasse de nouvelles propositions pour élargir son gouvernement – je pense notamment trouver une place au général Haftar, qui est présent à l’est sur le plan militaire, pour que toutes les forces libyennes soient unies. »

Pour l’instant, cet élargissement n’est pas à l’ordre du jour. Mais une négociation entre Tripoli et Tobrouk n’est pas impossible. Certains ont même avancé que l’offensive de Haftar sur le croissant pétrolier avait pour but d’acquérir de nouvelles cartes, en vue d’un nouveau marchandage politique. Les dirigeants français, qui savent Sarraj affaibli et qui n’ignorent pas qu’il est notamment accusé par la population de Tripoli de n’avoir rien fait pour améliorer la vie quotidienne, nourriraient-ils le projet de faciliter une telle initiative ? Est-ce pour apaiser l’irritation du premier ministre de Tripoli, ou pour préparer l’avenir qu’ils ont décidé de fournir désormais une aide militaire discrète aux deux camps ?

Citant un proche de Jean-Yves Le Drian, Christian Chesnot et Georges Malbrunot indiquent dans leur dernier livre, Nos très chers émirs (Michel Lafon, 2016), que « des forces spéciales françaises ont été déployées des deux côtés des belligérants, aussi bien auprès du général Haftar qu’auprès du Premier ministre rival Sarraj ». Au-delà des considérations sécuritaires, de la lutte contre le terrorisme djihadiste ou l’immigration clandestine, il reste à savoir si dans un pays délabré mais qui produisait encore en 2012 un million de barils de pétrole par jour, la duplicité de Paris ne dégage pas une forte odeur d’hydrocarbures…

 

Par René Backmann et Lénaïg Bredoux | 25 octobre 2016 (Mediapart) Tous droits réservés

 

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