Intellectuels africains : Masque errant ?


La thématique des intellectuels, que ce soit en Afrique ou ailleurs, se révèle passionnante. Après des décennies de débats, notamment autour de l’inévitable question de l’engagement, on en arrive enfin à œuvrer à des études de nature historico-sociologique, quasiment débarrassées de toutes considérations normatives préalables.

Il semble cependant, avec Jean Copans qui pose, en ouvrant ce dossier, de brûlantes questions de définition et d’épistémologie, que l’on ne dispose pas encore de travaux sociologiques sur les intellectuels africains. Néanmoins, percevoir ceux-ci uniquement à travers le commis de l’État, enfermé dans la peau du bureaucrate stupide et corrompu, pour reprendre une diatribe de Mongo Béti, est très réducteur. Car cela ne prend pas en compte la complexité du phénomène, les horribles conditions matérielles et les despotismes obscurs qui ont pendant longtemps condamné à mort l’intelligence en Afrique postcoloniale. La faillite des universités africaines, comme lieu de production et de diffusion du savoir, est significative de cette mise à mort de la science et, partout, des sociétés dans leur ensemble.

La tentation est donc grande de décréter qu’il n’y a pas d’intellectuels africains, puisqu’ils auraient renoncé à la réflexion et à l’écriture pour la culture du diplôme, du ventre, de l’ostentation. Bref, puisqu’ils auraient refusé d’adopter les postures pénibles du réfléchir et du souffrir pour des postures extatiques du jouir.

Gobineau et les siens ne sont pas loin. Les intellectuels africains sont « des intellectuels avant toute chose, mais le mouvement social a aussi ses propres lois », note avec raison Jean Copans. La fuite des cerveaux qu’évoque Ambroise Kom, l’itinéraire personnel d’Achille Mbembe corroboré par celui de Kwame A. Appiah montrent combien il n’est pas aisé d’être intellectuels africains – libres – en Afrique, à moins d’accepter la cooptation et sa maffieuse loi de la « bouche qui mange ne parle pas ». Penser les intellectuels africains suppose donc de les contextualiser et de ne pas négliger les dynamiques sociales et historiques dont ils sont le produit : par exemple, un intellectuel ghanéen n’est pas un intellectuel togolais dont les itinéraires diffèrent forcément, même s’ils se croisent quelque part.

Profilée sous le masque de l’évolué, estampillé « Bon pour l’assimilation », la figure de l’intellectuel africain à travers l’histoire coloniale et postcoloniale. Entre l’un et l’autre, producteurs essentiels de l’Histoire de l’Afrique contemporaine, il y a une filiation à la fois historique, symbolique, voire biologique, que le débat ne prend pas suffisamment en considération. Comme si les indépendances avaient constitué des failles de ruptures dans la généalogie, alors que, rappelle Mamadou Diouf, le nationalisme élitiste avait d’emblée octroyé au second d’importantes fonctions dans la reproduction de la société.

Problèmes de positionnement

Quoi qu’il en soit, aux intellectuels africains se posent en fait des problèmes de positionnement jamais résolus de façon satisfaisante – est-ce d’ailleurs possible ? -, laissant ainsi ouverte une immense étendue minée de paradoxes, d’ambiguïtés et de contradictions difficiles à clôturer. A se demander parfois si ce n’est pas l’ambiguïté ou l’équivocité qui composent – en bien ou en mal -, fondamentalement, leur identité. Le positionnement des intellectuels africains est à situer au triple niveau de leur rapport au capital-savoir, support majeur de leur promotion sociale d’une part, de leur rapport à leur propre société d’autre part, enfin, et surtout, au niveau de leur rapport au pouvoir politique avec lequel, dit-on, ils font alliance.

En continuant d’accumuler, depuis l’aube de la colonisation, un capital-savoir de type purement occidental, et de marginaliser l’intelligence indigène, comme le montre Cristiana Pugliese à propos de l’écrivain kényan de langue vernaculaire, Gakaara wa Wanjou, l’intellectuel africain ne travaille pas à l’émergence d’une (ou de son) identité propre. Son itinéraire type, que retrace Guy Rossatanga-Rignault à travers la condition du clerc gabonais, mais qui peut être aussi celui de bien des intellectuels africains (notamment francophone), amalgame les fonctions du savant et du politique. Car, très tôt, l’intellectuel africain a réussi à instrumentaliser son capital-savoir occidental dont il se prétend investi, et qui le transforme, de façon spectaculaire, en un véritable « big man ».

L’intellectuel africain allogène

Par ailleurs, ce capital-savoir rend l’intellectuel africain allogène parmi les siens et est la source de relations très compliquées. Mais le premier sait extraire des cultures des seconds des méthodes autoritaires pour administrer et poursuivre l’ancienne « mission civilisatrice » de l’Occident, mâtinée de modernisation, de développement, de progrès. Le développement ayant signé partout son échec, c’est la misère qui intègre l’intellectuel à sa « communauté » étonnée de voir cette indépendance qui n’en finit pas. Sous-jacente aux pressions et aux contraintes familiales qu’évoque Rossatanga, la misère est devenue le seul lieu du dialogue où se tissent pratiquement les rapports entre l’intellectuel et les « siens », quand bien même elle l’interpelle et révolte sa conscience. Car, si on convient avec N. Berdyaev que « la préoccupation pour mon propre pain de mes voisins, de tout le monde, est une préoccupation spirituelle et religieuse «  (5), force est de noter que, pris lamentablement dans les rets de son propre manger, l’intellectuel-bureaucrate cultivera difficilement cet altruisme. Il est bon à cet égard d’écouter Fabien Eboussi Boulaga parler de l’intellectuel africain comme d’un être « exotique » ou d’un être « amphibie ».

Problématique du positionnement de l’intellectuel africain vis-à-vis du pouvoir d’État

Mais c’est surtout vis-à-vis du pouvoir d’État que le positionnement de l’intellectuel africain est problématique. L’État est omniprésent et parcourt l’ensemble du dossier, que ce soit dans les approches générales (Copans, Eboussi, Diouf, Rossatange) ou dans les itinéraires individuels (Mbembe, Publiese, Dupraz/Decoudras, voire Kom). A la différence de son ancêtre, l’évolué, qui n’a été que seulement auxiliaire de l’Administration coloniale, l’intellectuel africain est en réalité l’héritier régalien de l’État colonial. Il n’y a ni alliance, ni ralliement, ni complicité de l’intellectuel avec  les pouvoirs en place, mais exercice de droit de (co)propriété et de (co)gérance : ce que Copans appelle pour sa part cooptation. Depuis l’époque de son ancêtre, l’évolué, l’État postcolonial lui revient de plein droit et lui appartient donc en propre. Il ne peut se penser et se réaliser en dehors de lui. L’Etat-Leviathan rattrape même sur leur route d’exil ou de bannissement ceux qui, comme Achille Mbembe et d’autres, le fuient ou le quittent, rendant dramatiquement prométhéenne leur fonction essentielle : être le producteur et « colporteur d’idées » novatrices ou critiques que revendique dans son langage coloré le poète touareg Hawad, sous une tente, aux confins de l’Aïr, en compagnie de Paule Dupraz et Pierre-Marie Decoudras.

Silence complice, cohabitation complaisante ou révolte?

Le non-éclaircissement de ces rapports a réduit les intellectuels soit au silence complice, soit à la cohabitation complaisante avec les autorités en place, soit à la révolte entraînant brouille et malentendu parmi ceux qui veulent rester des intellectuels libres avant tout et exercer leur liberté intellectuelle.

La révolte, la brouille et l’errance seront-elles le commencement de l’intelligence chez les intellectuels africains ?

Dans tous les cas, s’ils ne veulent pas être accusés d’irresponsabilités et de démission ou taxés de masques errants, plus dangereux encore que le colonisateur, le détériorateur des termes de l’échange ou le planificateur des ajustements structurels, ils ont, avec la redécouverte de la démocratie, une occasion de clarifier le débat sur leurs propres identité et statut (Rossatanga). Bref, il leur faut clarifier les positionnements évoqués pour voir sortir enfin de la nuit du monde ces intellectuels invisibles, dont on dit qu’ils sont en panne, et former une nouvelle couche d’intellectuels organiques des valeurs démocratiques et plus présent que jamais à/et dans la société…

Ce dossier ne prétend pas épuiser un débat qui ne fait que commencer. Les mutations démocratiques en cours en Afrique invitent à s’interroger sur cette catégorie d’acteurs dominants que constituent les intellectuels.

Quand les dictatures y prennent un peu partout les masques de la démocratie, il convient de questionner leur savoir, leur pouvoir. Car, au-delà des structures institutionnelles, il y a tout simplement les hommes qui, eux, changent peu, ou pas fondamentalement, et avec lesquels il faudra inventer des espaces sociaux démocratiques : c’est un défi. Un nouveau défi pour l’Afrique.

 

Dossier thématique établi par Comi M. Toulabor qui signe cet avant-propos.

toulaborComi M. Toulabor est directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques. Ancien boursier de la Fondation Alexander von Humboldt et ancien rédacteur en chef de la revue Politique africaine . Ses thèmes de recherche ont porté sur les cultures politiques populaires, les relations entre mouvements religieux et politique en Afrique de l’ouest en général, au Ghana et au Togo en particulier. Il a élargi ces thèmes aux problématiques d’institution et d’institutionnalisation. Ancien responsable de la collection Etudes et recherches du CEAN , il est actuellement rédacteur en chef de la collection L’Afrique politique . Intellectuel engagé, il est membre du Conseil d’Aministration de l’ONG Survie (qui lutte pour la fin de la Françafrique) ainsi que de son antenne bordelaise, Survie Gironde.

 

Lire le résumé de la publication

Une publication de la revue Politique Africaine. Tous droits réservés

« Intellectuels africains » N°51 paru en octobre 1993

 

La photo d’illustration est un choix de la rédaction de www.afriquesociologie.com

(Crédit photo thinkingafrica.org)

www.afriquesociologie.com  Contact: sekoucherif@afriquesociologie.com

Tél. +33 984290729 Paris (France)

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