La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne


La lutte contre la pauvreté a longtemps relevé de l’Etat et de ses partenaires au développement, quand bien même celle-ci n’était pas explicitement énoncée dans les programmes politiques. En fait, la question de la pauvreté n’est devenue centrale dans les débats politiques en Afrique subsaharienne qu’au début des années 2000 avec la mise sur agenda des stratégies de réduction de la pauvreté (SRP) par la Banque mondiale et le FMI. Non pas que la lutte contre la pauvreté ait été absente des politiques publiques, mais son émergence et son positionnement dans les arènes politiques et sociales révèlent de nouvelles mutations. Celles-ci vont jusqu’à prendre la forme d’un slogan banalisé et galvaudé par tous. Des modèles précis de conception et de cadrage sont définis par les initiateurs de ce cadre stratégique et les Etats s’y sont engagés dans l’espoir de bénéficier des crédits financiers qui y sont attachés.

Au moment de son lancement au début des années 2000, l’entreprise était novatrice dans un contexte marqué d’une part, par des Etats décrédibilisés et totalement affaiblis par les programmes d’ajustement structurels mis en œuvre au cours des années 1980 et 1990 et, d’autre part, par l’enclenchement de processus de démocratisation dont on sait qu’ils ont favorisé non seulement la naissance des partis politiques mais également le foisonnement d’associations et d’organisations non gouvernementales (ONG) en tous genres, opérant dans les domaines les plus variés. A cet égard, certains parlent d’exubérance associative multiforme (Poncelet, Pirotte, Stangherlin & Sindayihebura  2006) pour décrire cette nouvelle situation. Rares sont les secteurs qui échappent à leurs interventions. Dans la plupart des pays africains, on les compte par centaines et elles constituent aujourd’hui une véritable nébuleuse.

Il faut d’emblée admettre que la quête du développement par les Etats, même quand celle-ci n’affichait pas explicitement la lutte contre la pauvreté comme finalité ultime, portait malgré tout cette ambition dans la définition des programmes. La pauvreté était surtout prise en charge à travers des projets de développement spécifiques. Les cadres stratégiques des années 2000 avaient fait de sa diminution un objectif global et le socle mobilisateur et structurant de toutes les politiques à implémenter. L’une des innovations les plus importantes de ces nouvelles démarches concerne la place accordée aux organisations de la société civile dans la conception et la mise en œuvre des politiques de lutte contre la pauvreté. Ce positionnement augure d’une nouvelle dynamique qu’illustre bien la place et la reconnaissance dont jouit désormais la société civile dans les textes conventionnels qui organisent de manière générale les relations de coopération. (accords bilatéraux de coopération, Convention de Cotonou Union européenne – ACP).

Pourtant, bien que largement présentes, force est de connaître que ces structures sont marquées par des faiblesses qui constituent des fortes limites à l’exercice de leurs missions. Ces faiblesses ont été largement décrites (Otayek 2009). Mais on se contentera ici de ne retenir que les plus saillantes :

  • la faiblesse de leurs ressources humaines constitue sans doute l’une des caractéristiques les plus visibles. Les associations et les ONG ont servi de cadres de reconversion pour de nombreux hauts fonctionnaires, mais aussi de cadres professionnels pour beaucoup de jeunes au chômage qui ont trouvé dans ces organisations de réels perspectives de carrière. On peut estimer que le militantisme a été souvent perdu de vue au profit des projets et programmes à exécuter. En matière de ressources humaines, on remarque une réelle prise en main de nombreux bailleurs qui ont travaillé au renforcement de leurs capacités. Il n’y a guère d’agence d’aide qui ne disposent d’outils d’intervention en la matière. Malgré tout, elles restent faibles sur le plan technique. Les acteurs qui les animent ne sont pas capables de concurrencer les agents de l’Etat qui sont mieux informés sur les grands dossiers. Cette situation crée, dans leur relation à l’Etat, des rapports inégalitaires qui limitent leur efficacité sur le terrain.
  • la faiblesse de ressources financières est sans doute la base de leur dépendance excessive vis-à-vis des bailleurs de fonds. Comme souligné plus haut, la quête de financements représente un large volet de leur activité au vu de l’insuffisance, voire de l’inexistence, de ressources propres. Elle a pour conséquence de réduire leur autonomie d’action. Dans bien de cas, ces organisations opèrent dans le cadre des programmes des agences d’aide qui les appuient et/ou qui les utilisent pour exécuter certains volets de leur agenda. Cette dynamique générale les transforme de fait en structures d’exécution.

Toutefois, en dépit de ces faiblesses, attestant des facteurs qui limitent l’émergence de mouvements de revendication forts et structurés, la démarche d’implication des organisations dites de « la société civile » dans l’action publique a continué de s’intensifier. Cette obstination est légitimée par plusieurs présupposés. Ces organisations sont avant tout perçues comme des acteurs à part entière dans les arènes politiques, économiques et sociales. Leur participation à la conception et la mise en œuvre des politiques est supposée apporter davantage de légitimité aux politiques gouvernementales et agrandir le spectre des parties prenantes (stakeholders). Dans ce sens, ces organisations sont  généralement perçues comme de véritables forces de propositions qui pourraient raffermir les capacités de l’Etat grâce à leurs contacts et leurs proximités supposés avec tous les segments de la société. Et l’on a effectivement vu, dans différents forums et rencontres, aux côtés des représentants de l’Etat, de nouvelles figures symbolisant la présence des organisations dites de la société civile. Car il faut admettre que la notion connaît une fortune allant bien au-delà de ses concepteurs les plus connus (Offerlé 2003). Mais ont-elles pour autant renforcé les capacités d’intervention publique dans la lutte contre la pauvreté ? Si on considère que ces organisations ont accru leur activisme opérationnel, force est de reconnaître que les effets de leurs revendications restent limités quant à l’impact direct dans la lutte contre la pauvreté. Les arènes internationales sont leurs terrains de prédilection : on a vu y émerger, au cours de ces dernières décennies et de façon progressive, une société civile internationale extrêmement active sur le terrain de la lutte contre la pauvreté et à laquelle les organisations africaines ont pris une part de plus en plus grande. Cette participation renouvelle les idées et les modes d’action sur les terrains d’intervention de ces organisations à l’échelle locale.

Au cours des vingt dernières années, les organisations de la société civile se sont fortement développées à la faveur des processus de démocratisation (Otayek 2004 & 2009). Elles connaissent depuis lors une croissance numérique inédite sur le continent africain et couvrent de très nombreux domaines. Les acteurs qui les portent se multiplient et se diversifient, donnant à voir l’image de sociétés hyperactives, engagées pour les causes les plus variées. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, dans des contextes de régimes autoritaires (partis uniques, régimes militaires) qui ont marqué la vie politique de bien des pays africains, ce type d’activité apparaissait comme un crime, pouvant conduire à des peines de privation de liberté et même parfois à la mort. C’est pourquoi, on peut considérer que ces nouvelles dynamiques participent d’un renouvellement de l’espace du politique dans les pays africains qui voient émerger de nouveaux acteurs portés par des enjeux jusque là restés l’apanage des seuls acteurs étatiques. En fait, comme l’observaient si bien Poncelet et Pirotte (2007), on assiste, dans les pays africains, à la mise en place d’espace de co-gouvernance par reconversion des acteurs de la société civile en opérateurs de terrain.

Le désengagement de l’Etat de très nombreux secteurs entraîne la multiplication des espaces de vacance étatique qui fournissent un terreau favorable à cette mutation. De fait, dans de nombreux secteurs, l’action publique est désormais prise en charge par ces acteurs non étatiques ou non gouvernementaux qui déploient leurs activités en se positionnant dans des interfaces sociales spécifiques, qui transforment « les besoins des uns en projets pour les autres » et deviennent des courtiers en développement  (Bierschenk, Chauveau, et Olivier de Sardan 2000). Au départ, ces interfaces se définissent comme les défenseurs d’intérêts particuliers (travailleurs, handicapés, femmes, etc.) ou s’engagent dans des finalités plus générales (lutte contre la vie chère, défense des droits humains, de l’environnement, tec.). Mais elles se rendent vite compte que de tels buts ne sont pas accessibles sans moyens humains et financiers. La parole tribunicienne ne suffit pas à faire bouger des réalités sur lesquelles elles veulent intervenir. Elles s’engagent alors dans la recherche de financement pour réaliser leurs programmes. Parfois aussi, elles suppléent l’Etat dans les secteurs qu’il a délaissés (animation rurale, exécution de projets de développement) avec le soutien de certains bailleurs de fonds. Surtout, elles se professionnalisent et s’éloignent progressivement de leur travail d’interpellation des pouvoirs et de promotion de leurs valeurs. A terme, elles perdent leur autonomie car elles dépendent fortement des acteurs qui les financent dans l’exercice de leurs activités. Elles développent des compétences en gestion et en vie associative pour mener à bien leurs projets. Leurs animateurs principaux acquièrent de réelles compétences techniques dans les domaines les plus variés. Elles s’éloignent de plus en plus de leurs buts de départ pour s’instituer en véritables professionnels du développement, mobilisant et gérant des fonds importants, manageant un personnel abondant, devenant de fait des employeurs classiques. Les militants se transforment en employés potentiels ou en prestataires de services pour l’organisation qu’ils ont créée ou de laquelle ils sont devenus membres. Dans ces conditions, le militantisme et le travail de revendication s’étiolent et s’éteignent à petit feu.

On peut considérer que l’action de ces organisations dans la lutte contre la pauvreté s’apparente le plus souvent à l’exécution de projets ou de programmes conçus par d’autres institutions de financement opérant dans le domaine. A cet égard, on peut citer le cas des associations ou des ONG qui participent à la distribution ou la gestion des crédits destinés aux femmes dans les zones rurales. On peut aussi se référer à ces structures de la société civile qui opèrent dans la mise en place d’infrastructures ou d’équipements ruraux, ou qui aident certaines organisations internationales – comme le Programme alimentaire mondial (PAM) – à distribuer des vivres dans leur zone d’intervention lors des périodes de crise alimentaire. Beaucoup de projets d’aide humanitaire sont mis en œuvre par ces organisations de la société civile.

Mais rares sont les exemples où l’on observe des mobilisations pour exiger l’amélioration des conditions de vie des populations vivants au-dessous du seuil de pauvreté. A ce niveau, on peut distinguer plusieurs catégories d’intervention.

  • les syndicats constituent probablement un terrain de prédilection des revendications quand ils défendent les conditions des travailleurs d’un secteur spécifique en exigeant l’augmentation des salaires des membres ou encore l’amélioration de leur cadre de travail ou de leur santé.
  • les associations produisent des actions qui les apparentent à des organisations de plaidoyer ou, pour le dire autrement, elles revendiquent l’usage du plaidoyer qu’elles développent (médias, séminaires, conférences publiques, etc.) pour expliquer et faire prévaloir leurs buts. Les associations qui dénoncent la pauvreté des femmes constituent une bonne illustration de ce type de démarche où elles ont surtout affaire à des propositions d’actions auprès du gouvernement ou de bailleurs de fonds potentiels, les invitant à intervenir directement sur leurs terrains. Elles ne revendiquent pas mais expliquent, décrivent les conditions de vie de leur public cible. Elles proposent des actions curatives mais n’organisent que très peu de mobilisations concrètes. Elles veulent surtout participer à l’action publique.
  • les coalitions d’associations s’organisent pour mener des luttes sociales sur des terrains particuliers. Cela a été le cas au Niger, en 2005, quand la Coalition équité/qualité contre la vie chère s’est vigoureusement opposée à des mesures gouvernementales dont l’application aurait eu des conséquences déplorables sur les conditions de vie des plus pauvres (Tidjani Alou 2006). En effet, à la suite de l’adoption d’une loi rectificative à la Loi de finances adoptée en octobre 2004, de nouvelles mesures fiscales ont été prises par le gouvernement nigérien qui se sont traduites par l’intégration de plusieurs produits de consommation courante (riz, lait, sucre, farine, blé, huile alimentaire), dits de première nécessité, dans le package des produits soumis à TVA qui s’élève à 19%. Ces mesures ont été étendues à la consommation d’eau et d’électricité réservée aux ménages à faible revenu (jusqu’à 15 mètres3 pour l’eau et jusqu’à 50 kilowatts/heure pour l’électricité). Ces mesures ont été vigoureusement critiquées par certaines associations engagées dans la promotion des droits humains et par les centrales syndicales, comme étant de nature à augmenter en cascade l’inflation et par là même la pauvreté des populations les plus démunies. Officiellement, ces ressources visent à augmenter les moyens financiers de l’Etat et à permettre au Niger de se conformer aux critères de convergence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Mais elles ont été perçues comme injustes : « ce sont toujours les pauvres qui paient ». Un front social s’est constitué qui rassemble les organisations de la société civile dans toutes leurs composantes, pour contraindre le gouvernement à abroger ces mesures fiscales. Par la même occasion, la coalition invitait le gouvernement à diminuer son train de vie, jugé dispendieux. Dans ce cadre, un certain nombre d’associations ont décidé au début de l’année 2005 de créer la Coalition équité/qualité contre la vie chère. Les premiers mouvements de protestation étaient conduits sous la houlette d’associations dont le leadership était assuré par l’Association des Consommateurs du Niger (ORCONI), l’association SOS Kandadji et le Comité de réflexion et d’orientation indépendant pour la sauvegarde des acquis démocratiques (CROISADE) auquel il convient d’ajouter la Coordination démocratique de la société civile nigérienne (CDSCN), qui fédère également un groupe d’associations. La mise en place de la Coalition équité/qualité contre la vie chère marque le point de départ d’une série de protestations directement orientées contre les mesures gouvernementales contenues dans la Loi de finance rectificative. Les actions conduites dans le cadre de ce vaste mouvement vont amener, après de longues négociations, le gouvernement nigérien à revenir sur ses décisions mais n’a pas, loin s’en faut, contribué à atténuer la cherté de la vie.

Il faut reconnaître que ce type de mouvements est plutôt rare sur le continent. La lutte contre la pauvreté dans les organisations de la société civile se joue ailleurs, dans les arènes internationales. Ce champ d’action trouve ses principales ouvertures à l’échelle internationale par le truchement des forums sociaux mondiaux et régionaux (Siméant 2010). Ceux-ci sont devenus, au fil des années de véritables espaces de contestation. Les organisations de la société civile issues des pays africains s’y sont insérées, trouvant dans ces arènes à forte résonnance un nouvel espace militant : leurs voix sont mieux entendues et le traitement particulier qu’ils font des questions globales comme l’environnement, la dette ou l’exclusion influence directement les actions en cours dans leurs pays respectifs, même s’il faut admettre qu’il est trop tôt pour mesurer leur impact réel.

Ces forums, qu’on peut analyser comme des expressions africaines du Forum Social Mondial (FSM), visent des objectifs entièrement orientés vers la construction d’alternatives aux dynamiques néolibérales enclenchées depuis le consensus du Washington. Plusieurs axes sont ainsi privilégiés dans la démarche de ces organisations :

  • la consolidation des capacités d’analyse, de proposition et de mobilisation des organisations du mouvement social africain afin qu’elles puissent jouer pleinement leur rôle en Afrique et au sein du mouvement social mondial ;
  • la construction d’un espace africain d’élaboration concertée d’alternatives à la mondialisation néo-libérale, à partir d’un diagnostic de ses effets sociaux, économiques et politiques ;
  • la définition de stratégies de reconstruction sociale, économique et politique, incluant une redéfinition du rôle de l’État, du marché et des organisations citoyennes ;
  • la définition des modalités du contrôle citoyen afin que l’alternance politique favorise l’expression et la mise en œuvre de réponses alternatives, crédibles et viables.

A travers ces buts globaux, on peut déceler des ambitions ouvertes qui représentent de véritables axes de rupture par rapport aux dynamiques néolibérales en cours dans la plupart des pays africains. On peut aussi y voir les réelles orientations politiques qu’alimentent ces nouveaux mouvements au fil des forums. Depuis leur lancement, le continent africain a non seulement accueilli des forums mondiaux, le dernier s’étant tenu à Dakar en 2010, mais a également été le théâtre de forums sociaux spécifiquement africains et nationaux.

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Dans les discours des participants, les thèmes de ces forums traduisent des préoccupations allant clairement vers la lutte contre pauvreté. A cet égard, on y repère plusieurs éléments significatifs : la dénonciation des politiques économiques néolibérales et leurs conséquences désastreuses sur les conditions de vie des populations. Le développement de la pauvreté dans tous les pays, qu’ils soient du Nord ou du Sud, est dénoncé à travers les dérives vers la marchandisation généralisée des services sociaux de base naguère gratuits et l’exclusion progressive d’une partie importante de la population vivant en marge de ces processus. Le forum de Lusaka illustre bien cette tendance qu’on peut déceler à l’examen des thématiques discutées :

  • Dette et politiques macro économiques ;
  • Discussion sur les alternatives économiques ;
  • Lutte contre le SIDA en Afrique ;
  • L’éducation en Afrique ;
  • Secteur agraire et futur de l’agriculture paysanne ;
  • Réhabilitation de la souveraineté du peuple ;
  • Reconstruction de la souveraineté des peuples ;
  • Reconstruction du front Sud ;
  • Lancement de la campagne des sociétés civiles africaines contre les APE ;
  • L’économie solidaire : une alternative pour l’Afrique.

Des thèmes similaires sont identifiables dans les autres forums qui se sont tenus sur le continent. Ainsi, le forum social africain de Bamako a été une tribune de dénonciation de l’exploitation que subissent les producteurs de coton africain. Aminata Traoré a été leur porte-parole le plus éloquent. D’autres sont devenus des leaders africains par la force de leur discours de dénonciation et leur plaidoyer.  Leur capacité de mobilisation leur octroie également une certaine légitimité sur les arènes politiques. On a pu voir certains d’entre eux briguer des postes importants à l’échelle des Etats ou dans les organisations internationales.

Dans chacun des thèmes évoqués, il est facile d’établir des liens avec la lutte contre la pauvreté ou avec la situation de pauvreté dans laquelle vivent les populations africaines. Les forums sociaux africains sont pour ces organisations de la société civile africaine un nouvel espace et un nouveau niveau d’intervention. En effet, les médias se font l’écho de l’événement et partagent parfois les valeurs qu’ils contribuent à défendre. Ces forums sont de véritables événements désormais inscrits dans les agendas des grandes rencontres internationales et drainent de très nombreuses organisations, comme on l’a vu dans les forums sociaux mondiaux qui se sont tenus à Porto Alegre, Bombay, Nairobi ou Dakar. Il s’agit de mouvements à visées altermondialistes dont les conclusions et recommandations sont ensuite relayées à l’échelle régionale et nationale à travers les organisations présentes. Les forums sont des espaces de rencontre et d’échange pour des participants venant des horizons les plus variés et portant des expériences singulières. Il s’agit enfin de sources d’information inégalables pour ces acteurs de la société civile qui ont l’occasion de mettre à jour leurs connaissances sur les secteurs qu’ils investissent et de créer des relations de coopération durables avec d’autres structures intervenant dans les mêmes domaines. Les organisations peuvent renforcer leurs capacités d’analyse et d’ouverture, réorganiser leur structure et leurs champs d’intervention. EIles interviennent sur de nouveaux sujets jusqu’alors peu traités dans leur travail militant traditionnel. Elles redéfinissent la problématique de leur lutte à l’échelle nationale sur la base des connaissances acquises et acquièrent une meilleure maîtrise des enjeux.

La lutte contre la pauvreté trouve de plus en plus droit de cité par ce long cheminement où le global nourrit le local en idées et en moyens d’action. On voit ainsi émerger et se développer des corpus idéologiques qui s’ouvrent sur les droits économiques et sociaux. L’eau, la santé, l’alimentation deviennent objets de lutte pour de nombreuses organisations. Le militantisme prend la forme d’un plaidoyer amplifié par un discours idéologique séduisant et populiste, véhiculé par une grande variété de publications (Internet est massivement mis à contribution). De nouveaux vocables lui donnent un sens spécifique. Le mot « altermondialiste » a déjà été évoqué. On peut ajouter à ce rapide inventaire la notion de «  mouvements sociaux transnationaux » (Siméant 2010).

Si les mouvements de revendications se sont illustrés dans les pays africains dans la lutte contre l’autoritarisme, on doit, en revanche, reconnaître la faiblesse de leurs actions dans la lutte contre la pauvreté. Dans ce domaine, elles se sont fait connaître en qualité d’opérateurs de développement dans des domaines habituellement pris en charge par l’Etat. Un tel positionnement a été favorisé par les processus de démocratisation et le retrait de l’Etat de plusieurs de ses secteurs d’activité traditionnels. De fait, ces organisations sont devenues des pourvoyeuses d’emplois de par la nature du travail associatif qu’elles conduisent, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur statut d’organisations à but non lucratif.
Leurs revendications se sont surtout développées au niveau international où elles connaissent une certaine vigueur, comme le montre l’ampleur des mobilisations qu’elles suscitent. A cette échelle, les terrains d’intervention se sont diversifiés. On assiste à un élargissement de la gamme des possibles. Si les résultats sont là, notamment en matière d’allègement de la dette des Etats africains, il est trop tôt pour mesurer l’impact de l’action des organisations dans d’autres domaines. Sans doute s’oriente-t-on vers le renouvellement de ces interventions civiques dont on peut s’attendre qu’elles soient à l’avenir plus combatives et plus nourries. C’est du moins ce qu’on pourrait affirmer au regard des secousses que subit actuellement le système financier international et de leurs conséquences en termes de pauvreté et de précarité.

Par Mahaman TIDJANI ALOU

Professeur agrégé de science politique à l’université Abdou Moumouni de Niamey

 

Références

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•    BELORGEY J.-M., Cent ans de vie associative, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.

•    BERRY J. M., 2006, The New Liberalism. The Rising Power of Citizen Groups, Washington D.C., Brookings Institution press, 2006.

•    BIERSCHENK T., CHAUVEAU J-P. & OLIVIER DE SARDAN J.-P., Les courtiers en développement. Les villages africains en quête de projet, Paris, Karthala, 2000.

•    DAUVIN P., « Être professionnel de l’humanitaire ou comment composer avec le cadre imposé », Revue Tiers Monde, n° 180, octobre.-décembre. 2004.

•    FREYSS J., « La solidarité internationale, une profession ? », Revue Tiers Monde, n°180, octobre.-décemebre. 2004.

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•    OTAYEK R., « La problématique « africaine » de la société civile », in GAZIBO M. & THIRIOT C., Le politique en Afrique. Etat des débats et pistes de recherche, Paris, Karthala, 2009, pp.209-226.

•    PONCELET M., PIROTTE G., STANGHERLIN G. & SINDAYIHEBURA E., Les ONG en villes africaines. Etudes de cas à Cotonou (Bénin) et à Lubumbashi (RDC), Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2006.

•    SIMEANT J., « La transnationalisation de l’action collective », in OLIVIER F., AGRIKOLIANSKI E. & SOMMIER I., 2010, Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines, Paris,  La Découverte, 2010, pp.121-144.

•    TIDJANI ALOU M, « Niger. civil society activists reinject politics in public life », in POLET F., The State of Resistance, New York, Zed Book, 2007.

 

Une publication Ceriscope du Centre de recherches internationales (CERI) -Tous droits réservés.

La photo d’illustration est un choix de la rédaction de www.afriquesociologie.com

(Crédit photo senat.fr)

 

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