Un intellectuel engagé et polémiste


Amady Aly Dieng « répond toujours avec son franc-parler. S’il en est ainsi, c’est parce que Dieng se prend très au sérieux. Il prend la vie au sérieux. Personne n’a pu le corrompre et encore moins le capturer pour domestiquer sa pensée et l’enfermer ensuite dans la logique terrible du « soutien mercenaire ». Cet homme indépendant et libre est notre ami, même s’il lui arrive très souvent de nous agresser verbalement, de nous reprocher une absence de pédagogie, de nous traiter de « néo-wébériens » ou, quand il veut être très méchant, d’antimarxistes. Pendant nos longues discussions, il affiche son goût prononcé pour la polémique, en allant bien au-delà de ce que Djibril Samb appelle ‘’la critique hostile’’ ».

Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, « La trajectoire d’un dissident africain », préface à Notes de lecture d’un dissident africain, T.I,Québec,Le Nègre éditeur,2010,p.13.

La rédaction de afriquesociologie.com vous livre un entretien avec le professeur Amady Aly Dieng publié le 15/02/2012 sur le site codesria.org. La pertinence de l’analyse nous pousse à republier cet entretien plein d’enseignements sur les différentes approches intellectuelles de la problématique africaine.

Entretien Amady Aly DIENG

Source: codesria.org

Extraits

Quel sociologue vous a le plus inspiré et quel domaine de sa pensée vous a le plus influé ?

A.Dieng : C’est sans conteste Max Weber : sur la ville comme je viens de le souligner à l’instant, mais aussi ses développements sur les rapports entre le savant et le politique. Je pense que je ne suis pas le seul à avoir été influencé par ce sociologue. Je me rappelle bien qu’un ambassadeur du Congo résidant à Dakar était aussi influencé par ce penseur, mais dans le sens négatif du terme.En effet,il l’utilisait pour dénoncer les marxistes français et les anthropologues défenseurs de l’existence de modes de production asiatique et africain qui sont restés tributaires de l’ordre mondial. Bien qu’il représente officiellement un pays qui avait opté pour le marxisme, il était hostile au marxisme. Il confectionnait des brochures qu’il distribuait à tout le monde.

Et quelle expérience avez-vous tirée des enseignements que vous dispensiez ? Et quels sont, en quelques mots, les éléments centraux de ces enseignements et ce qu’ils pouvaient apporter dans la construction de cette intelligence que vous souhaitiez voir émerger ?

Dieng : Quand j’enseignais à la faculté, j’avais un cours intitulé « Histoire des faits économiques et sociaux » et cela m’a permis d’initier les étudiants aux travaux d’Immanuel Wallerstein, de Fernand Braudel, d’André Gunder Franck et aussi de Samir Amin. Ce sont des auteurs qui ont été profondément inspirés par le marxisme et qui me permettaient d’aborder un large éventail de questions qui touchent directement la situation qu’on traversait. A mon avis, elle n’était compréhensible qu’en l’abordant sous l’angle du marxisme. J’ai toujours pensé et je pense encore que l’une des plus grosses faiblesses de l’enseignement néoclassique que l’on donne est d’ignorer la qualité et de s’intéresser beaucoup plus aux facteurs de production comme la terre, le travail, le capital … Donc, un africain qui épouse le néoclassicisme risque d’être très stérile du point de vue des recherches. Par contre le marxisme, bien utilisé, constitue un élément fécondant. Donc, cette approche me permettait de revenir sur l’histoire des pays dit hégémoniques : de la péninsule ibérique à la Hollande, de la Hollande à l’Angleterre, de l’Angleterre aux USA. Voilà le canevas à partir duquel je bâtissais mon enseignement et je pense que mes étudiants ont apprécié cette démarche qui leur offrait la possibilité d’élargir leur champ de connaissances et de leurs perceptions du monde.

Est-ce que tout cela apportait quelque chose de nouveau pour la compréhension du fonctionnement de nos sociétés ?

Dieng : L’analyse de nos sociétés est généralement abordée en dehors de toute perspective historique. L’histoire économique est complètement négligée. C’est l’histoire diplomatique ou l’histoire des Grands Empires, c’est-à-dire une histoire « valorisation » qui retenait l’attention des chercheurs africains. On se tait sur les choses pensées « honteuses ». Il faut avouer que la traite des Nègres, par exemple, n’aurait pas pu avoir lieu s’il n’y avait pas des chefs africains qui étaient des complices, corrompus par l’extérieur. Par conséquent, je lutte contre cette démarche « sur-valorisante » de notre histoire. C’est-à-dire passer son temps à glorifier notre histoire et ne pas voir en face nos propres faiblesses comme les Japonais qui ont su corriger leurs faiblesses et faire des progrès en s’inspirant de leur histoire la plus récente. Nous continuions de nous « gargariser » pour dire que nous sommes premiers en tout et qu’on a atteint la perfection. Nous sommes parfaits comme Dieu. En réalité, nous travaillons avec des hommes qui sont des êtres imparfaits mais perfectibles.

En vous écoutant, j’ai envie de dire que ceux qui ont écrit dans les années 1950 le faisaient par « simple mimétisme » afin de prouver que les Africains pouvaient eux-aussi écrire des livres. A votre avis ?

A. Dieng : Non ce n’était pas seulement cela. Ce serait trop simplifier et dire que tout cela relevait d’une vanité malsaine et d’un désir de visibilité inappropriée. C’était un réel besoin. Il fallait combattre idéologiquement car la colonisation était bien installée avec son appareil idéologique qui bénéficiait d’énormes subventions pour la recherche sur nos sociétés. Par contre nous, nous n’avions rien. Beaucoup d’entre nous étaient des étudiants. Nous ne pouvions pas croiser le fer avec les maîtres parce que nous avions besoin d’eux pour passer nos diplômes. C’était donc une nécessité que de s’aligner sur eux en attendant. C’est ce qui explique, en partie, le phénomène Cheikh Anta Diop. Il était obligé d’avoir un esprit encyclopédique parce que nous luttions contre une totalité. Le système colonial était une totalité.

La bourgeoisie voulait liquider, par l’encyclopédie la féodalité considérée aussi comme un système total. Tout cela a incité les gens à travailler sur le plan intellectuel et dans tous les domaines : de la linguistique à la philosophie, de l’histoire à l’ethnologie. Il fallait couvrir plusieurs domaines et connaître un peu de tout pour rivaliser avec l’idéologie coloniale. C’est ce qui explique que Cheikh Anta Diop s’est intéressé à ces questions, mais normalement il est spécialiste des sciences exactes : la chimie essentiellement. Si Cheikh Anta Diop a beaucoup de prestige, c’est qu’il défendait l’indépendance non seulement politique mais aussi culturelle. C’est pourquoi il a essayé de passer par des arguments puisés dans tous les compartiments de la pensée.

Cela veut dire, en termes simples, que le combat intellectuel était important durant toute cette période d’incertitudes ?

A.Dieng : Il était plus qu’important et il fallait le gagner. C’est pourquoi d’ailleurs quand les Européens ont découvert l’engagement des Africains, ils ont commencé à battre retraite sur un certain nombre de choses. Les chercheurs actuels ne reprennent pas les thèses de Lucien Lévy-Bruhl. C’est terminé. Il n’y avait que Senghor qui continuait à les véhiculer avec ses histoires de l’émotion est nègre et la raison est Hellène. Ce qui ne veut pas dire que Lucien Lévy-Bruhl est un « imbécile » ; tout ce qu’il a dit n’est pas faux. Mais encore une fois, les Africains ne lisent pas les ouvrages fondamentaux de ces écrivains. Par exemple on te parlera de La mentalité primitive (1992), par ce que l’ouvrage les a choqué. Mais il écrira après Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures et pourtant il y a le terme « inférieur » qui est insultant. Je ne vois pas un Africain citer cet ouvrage par exemple. Encore une fois, seul Abdoulaye Ly les cite. Bien d’autres n’ont lu que La mentalité primitive. Quand je faisais mon certificat de philosophie (Morale et sociologie), Georges Gurvitch nous obligeait à lire cinq livres fondamentaux : le 1er tome du Livre I du Capital. Nous avions aussi, dans le programme, La mentalité primitive. D’ailleurs même quand j’étais à l’ENFOM, j’étais obligé de lire cinq livres dont celui de Baumann Westermann et Les Gens du riz de Germaine Dieterlen… Donc les travaux qui étaient publiés par les Africains répondaient à un véritable besoin.

Comment expliquez-vous le fait que les intellectuels de la période préindépendance aient choisi la politique au lieu d’intégrer directement l’université pour diffuser le savoir qu’ils ont acquis ?

A.Dieng : Mais l’université était très fermée à l’époque déjà aux progressistes français mêmes. Si tu étais communiste tu ne pouvais pas avoir facilement un poste. En fait, les communistes les plus brillants ne pouvaient pas entrer à l’université. Ou s’ils y entraient, ils avaient des grades qui ne correspondaient pas à leur cursus. Cet ostracisme était aussi valable en métropole. Beaucoup d’intellectuels français en ont souffert toute leur vie.

Dès lors, comment penser entrer dans une université coloniale qui ne privilégiait que ceux qui répondaient à ses exigences et à ses ordres. Au-delà de toute utopie, c’est la vérité avec laquelle on devait s’accommoder.

Mais quand l’université a ouvert ses portes pourquoi les intellectuels de cette période sont restés du côté de la politique ?

A. Dieng : Il est bien vrai que la politique, c’est la voie de la facilité. Il faut voir seulement le nombre de gens qui ont fait droit et qui sont devenus des avocats. Ils n’ont d’autre salut que de faire de la politique parce que tout simplement en restant en droit; je ne sais pas quel type de recherches ils peuvent réaliser. Nos juristes sont encore très rivés sur les textes anciens de la France. Ils ne sont pas innovateurs. Ils se contentent de reproduire les textes de lois français en les réadaptant un peu. C’est le propre du mimétisme et c’est bien dommage.

Vous voulez dire que ce sont ces types de comportements qui ont longtemps empêché la naissance, par exemple, d’un département de sociologie à la Faculté des lettres et sciences humaines ?

A. Dieng : La sociologie n’a pas été prestigieuse parce qu’elle n’est pas sanctionnée par une agrégation. La sociologie était considérée comme une matière mineure d’autant plus que les Français eux-mêmes étaient « infirmes » de ce point de vue là. Beaucoup d’entre eux ont fait le « pèlerinage » en Allemagne. Le cas d’Émile Durkheim est là. Donc, ce sont des facteurs qui ont retardé le développement de la pensée sociologique ici-même au Sénégal. Disons-nous la vérité, il était difficile de faire une thèse de sociologie à l’époque car ce sont des non-africanistes qui officiaient en la matière. Ce sont les Raymond Aron, les Georges Gurvitch, des gens qui ne s’intéressaient pas spécialement à l’Afrique.

Que pensez-vous de la sociologie de Bourdieu, Balandier ?

A. Dieng : Pierre Bourdieu ne m’a pas beaucoup accroché avec son histoire d’habitus. Par contre, Balandier oui, je l’ai beaucoup lu quand j’étais à l’ENFOM : Sociologie actuelle de l’Afrique noire. C’était notre bréviaire. Et d’autant plus qu’il était avec quelqu’un avec qui il a collaboré qui nous faisait le cours d’ethnologie, Paul Mercier. Il a écrit avec lui sur les Lébous. Par conséquent, il était intéressant dans la mesure où il a hérité de la pensée de Marcel Mauss : La société totale… Il a eu la chance de comparer deux types de sociétés, dans sa thèse, qui n’ont pas la même structure sociale et qui ont eu des réactions différentes par rapport à la situation coloniale. C’est en cela qu’il a innové de telle sorte qu’on le prenait au sérieux. Il a participé aussi à la formation de beaucoup de sociologues et d’anthropologues africanistes convaincus comme les Jean Copans.

Qu’est-ce que vous pouvez dire de l’enseignement de l’histoire depuis la naissance de l’université jusqu’au jour d’aujourd’hui ?

A. Dieng : Il faut qu’on sorte de la période de glorification. Réduire l’histoire de l’Afrique à celle de la bande soudano-sahélienne me paraît tout à fait juste. Beaucoup d’historiens africains ne s’intéressent qu’aux grands Empires. Or, l’Afrique n’est pas seulement que ça. Il y a aussi les Grands Lacs, l’Afrique orientale le Zimbabwe, l’Éthiopie… Il n’y a pas de périodisation par exemple dans l’enseignement de l’histoire africaine. Il n’y a rien. Une fois que tu as terminé d’enseigner l’histoire de Soundiata, par exemple, tu ne sais plus que faire.

Je parle des « historiens modernes »…

Dieng : Les historiens sont investis dans la science politique maintenant. Ils font irruption sur cette scène. Parce que l’histoire est une totalité on peut y faire « du n’importe quoi ». Les historiens d’aujourd’hui sont devenus des « impérialistes » qui veulent penser la discipline des autres même s’ils ne sont pas compétents dans ce domaine. De telle sorte que nous courrons le risque de déboucher sur des synthèses qui ne reposent pas sur un background solide. Regardez les « science-politistes » aujourd’hui, ce sont des historiens pour la plupart. Cette tendance se rencontre surtout dans les études africaines aux USA. Tout le monde devient historien à sa manière.

 

Amady Aly Dieng

Économiste. Docteur en sciences économiques. Retraité de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest et enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop, Dakar (en 2003). Un universitaire pluridisciplinaire, très dense, généreux dans le partage de connaissances, pédagogue hors pair mais aussi ultra critique. Le professeur Amady Aly Dieng est décédé le 13 mai 2015 à Dakar.

 

Bibliographie de Amady Aly Dieng

-HISTOIRE DES ORGANISATIONS D’ÉTUDIANTS AFRICAINS EN FRANCE (1900-1950)
LAMINE GUÈYE
Une des grandes figures politiques africaines (1891-1968)
PENSÉE SOCIALE CRITIQUE POUR LE XXIÈ SIÈCLE/CRITICAL SOCIAL THOUGHT FOR THE XXIST CENTURY
Mélanges en l’honneur de Samir Amin/Essais in honour of Samir Amin
Amady Aly Dieng, Bernard Founou-Tchuigoua, Sams Dine Sy

-LES PREMIERS PAS DE LA FÉDÉRATION DES ETUDIANTS D’AFRIQUE NOIRE EN FRANCE (FEANF) (1950-1955) De l’Union Française à Bandoung
LES GRANDS COMBATS DE LA FEANF (FÉDÉRATION DES ETUDIANTS D’AFRIQUE NOIRE) De Bandung aux indépendances 1955-1960
HEGEL, MARX, ENGELS ET LES PROBLÈMES DE L’AFRIQUE NOIRE

 

Entretien réalisé par Abderrahmane Ngaïdé. Dakar, CODESRIA, 2012

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s