Irréductible Afrique


Qui l’eût cru ? L’Afrique est à la mode. Elle croule même sous les déclarations d’amour. « Le XXIe siècle sera celui de l’Afrique », affirme l’omniscient Jacques Attali ; « L’Afrique, notre chance ou notre drame », s’exclame l’ancien ministre centriste Jean-Louis Borloo ; « Nous avons le devoir d’agir, nous devons agir » pour l’Afrique, qui est « une cicatrice sur la conscience du monde », estime l’ancien premier ministre britannique Anthony Blair, etc. Et chacun d’y aller de son initiative : PlaNet Finance (Attali), fondation Energies pour l’Afrique (Borloo) ; Africa Governance Initiative (Blair).

Les esprits chagrins remarqueront sans doute que ce bel enthousiasme n’est en rien désintéressé. M. Attali inscrit ouvertement sa nouvelle passion dans la promotion des intérêts économiques de la France. « Nous, en Europe et en particulier en France, devrions considérer l’Afrique comme un formidable potentiel de croissance », écrit celui qui a y effectué, dans les années 1990, de juteuses missions de conseil (1).

« Si l’on sait y organiser des partenariats pour y développer sur place les ressources naturelles, au lieu de les abandonner aux Chinois et aux Américains, une fois de plus ligués contre les Européens. (…) Si l’on sait ainsi, au-delà de tout altruisme [sic], dont il ne faut rien attendre, préparer notre avenir, en nous accrochant à cette formidable locomotive » (L’Express, 16 novembre 2009).

Une vision que M. Borloo résume sobrement : « Le plan de relance européen, c’est l’Afrique : un enfant de sixième le comprend parfaitement » (Le Journal du dimanche, 26 avril 2015). Idem pour M. Blair, dont l’intérêt pour le continent a étrangement coïncidé avec ceux du Royaume-Uni lorsqu’il était premier ministre : « Sur le plan économique, estime Paul Williams, le gouvernement s’est inscrit dans les priorités historiques traditionnelles du pays, préférant aider ses multinationales à investir que les pays aux plus grands besoins (2). » Et voilà comment, parés des meilleurs sentiments, tenter ce que le bloggeur congolais Mingwa Biango appelle une « recolonisation en col blanc » (congo-liberty.com).

Les nouveaux « sorciers blancs (3) » ne lésinent pas sur les moyens : M. Borloo voyage dans les avions de la République et rassemble les grandes entreprises françaises (Veolia, Total, Vinci, Bouygues, etc.). M. Blair reçoit le soutien des grandes fondations « philanthropiques » américaines (Bill et Melinda Gates, George Soros, etc.). Tout cela dans un joyeux mélange des genres où les intérêts des multinationales coïncident parfois avec ceux des populations. Avec l’enthousiasme des nouveaux convertis, M. Borloo voudrait électrifier le continent, s’étonnant, semble-t-il, qu’on n’y ait pas pensé avant lui. Comme le remarque l’éditorialiste burkinabé Grégoire B. Bazié (Lefaso.net), « on peut comprendre qu’il veuille susciter des adhésions autour de son projet (…)  ; mais de là à ignorer les structures existantes, c’est quand même aller trop loin. L’Union africaine dispose d’une commission de l’énergie chargée de coordonner les actions au niveau continental ».

Les pays émergents, comme la Chine ou le Brésil, mais aussi la Turquie ou la Russie, courtisent également le continent, notamment les pays où abondent les matières premières. De son côté, le président Barack Obama multiplie les gestes d’amitié, comme lors de sa visite à Nairobi en juillet 2015, alors que le Congrès américain révise la liste des bénéficiaires des « préférences commerciales » de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA).

Et les Africains dans tout ça ? Avec des taux de croissance qui demeurent, malgré le ralentissement mondial, plus élevés qu’en Europe ou aux Etats-Unis, les Etats se désendettent, retrouvent des marges de manœuvre. Mais pour quoi faire ? « Faute de stratégie et d’anticipation programmatique pour le continent, l’Afrique, une fois de plus, est spectatrice de la guerre économique qui se joue sous nos yeux, laissant la Chine et l’Europe s’imposer dans nos pays, sans que nos peuples aient voix au chapitre », déplore Biango.

Cependant, des lames de fond, aux conséquences imprévisibles, traversent le continent : explosion démographique, retour des classes moyennes, décomposition politique et sécuritaire du Sahel, bouleversements religieux (montée de l’islamisme radical, prosélytisme des sectes protestantes), violences terroristes, interventions militaires internationales, vagues migratoires… Comme ailleurs (plus qu’ailleurs ?), les responsables politiques se révèlent dépassés, décalés, incapables de donner corps à cette Afrique irréductible aux schémas connus. Mais, si les classes dirigeantes n’ont d’autre boussole que les exigences de la mondialisation libérale, les mouvements sociaux se développent, les revendications démocratiques prospèrent. Ces remous dessineraient-ils les premiers traits d’une Afrique proprement africaine ?

 

Par Anne-Cécile Robert

 

Notes

(1) Cf. Vincent Hugeux, Les Sorciers blancs. Enquête sur les faux amis français de l’Afrique, Fayard, Paris, 2007.

(2) Paul Williams, « La Grande-Bretagne de Tony Blair et l’Afrique » (PDF), Politique africaine, n° 94, Paris, 2004.

(3) Vincent Hugeux, Les Sorciers blancs, op. cit.

Source: monde-diplomatique.fr Novembre 2015

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