L’Afrique et ses commissions électorales


L’alternance politique au Nigéria est pleine d’enseignements. Elle soulève le débat sur « l’indépendance » des commissions électorales en Afrique et leur rôle dans l’enracinement de la démocratie ou encore le maintien des dictatures en faisant fi des réalités des urnes.

Goodluck Jonathan, le président sortant qui a eu l’élégance de reconnaitre sa défaite est aujourd’hui salué par toutes les chancelleries et mêmes les citoyens lambda d’une Afrique « politique » traumatisée par une tradition d’élections truquées avec ses corollaires de violences postélectorales. Mais il a fallu qu’un groupe prenne la responsabilité de respecter la volonté de la majorité exprimée. C’est extraordinaire parce que cela relève de l’anormalité politique dans un contexte africain où le président « sortant » est en même temps « rentrant » D’ailleurs, le palais présidentiel est pour lui une résidence à « durée indéterminée »

Goodluck Jonathan a plutôt saisi le message des arbitres électoraux notamment les membres de l’organe chargé des élections au Nigéria. Sans le sens de responsabilité de ces derniers, la volonté de la majorité exprimée dans les urnes n’aurait pas suffi pour déboulonner un président africain de son Game of thrones (“Trône de fer“).
Le président de la commission électorale du Nigéria s’appelle Attahiru Jega. Vous le connaissiez ? Pas vraiment. Ce professeur de sciences politiques a été la cheville ouvrière de ce scrutin, l’artisan de cette alternance politique qui est malheureusement une denrée rare en Afrique. Barack Obama n’a pas manqué de le féliciter. Avant lui, d’autres responsables de commissions électorales africaines avaient œuvré dans ce sens en promouvant la démocratie dans un environnement hostile gangréné par une corruption généralisée.

Prenons l’exemple du Sénégal où Abdou Diouf en 2000 et Abdoulaye Wade en 2012 ont certes, inscrit leurs noms dans la short list des battus aux élections et qui ont accepté le verdict des urnes. Mais il a fallu un certain Louis Pereira de Carvalho le président de l’Observatoire national des élections (Onel) et Lamine CISSE le Ministre de l’Intérieur en 2000 ou encore Doudou Ndir le président de la Commission électorale nationale autonome (CENA) en 2012 pour faire respecter le verdict des urnes au président sortant.

Pendant cette période, au Benin en 1991 et 1996, au Burundi en 1993, en Centrafrique en 1993 ou encore au Malawi en 2014, les dirigeants des commissions électorales de ces pays sont aujourd’hui des illustres anonymes. Vous les connaissiez ? Pas vraiment. Ils n’ont pas cherché la célébrité mais ils ont juste fait leur travail, celui de répondre aux aspirations de leurs populations respectives. Les présidents de ces commissions ont en commun leur forte personnalité et saisissent le sens de l’œuvre historique pour leur peuple. Ils saisissent aussi cette grande responsabilité d’être le garant d’une démocratie en respectant les règles du jeu ou d’une dictature en violant ces règles. Ceux qui optent pour cette dernière sont plus animés par l’assouvissement de leur ego et des intérêts qui en découlent que de l’intérêt général. Pour illustrer cette triste réalité des commissions électorales partisanes et politiquement alignées, celle de la Guinée est d’une partialité consternante. Comme mentionné dans un précédent article, la commission électorale guinéenne est un prolongement de l’administration publique soumise aux mêmes injonctions du pouvoir. Tous les résultats qu’elle publiera sont connus d’avance : “Le parti au pouvoir est le parti qui a le pouvoir’”.

Revenons un instant sur le profil de ce que devrait être un responsable de la société civile dans un pays : “Il est censé être indépendant de l’Etat et des organisations économiques ; travailler dans un but non lucratif et s’intéresser uniquement à une participation politique indépendante”.Le paradoxe est encore saisissant : le président de cette commission Bakary Fofana est un ancien responsable de la société civile guinéenne. Je ne rappelle pas ici qu’il a été ministre des affaires étrangères car être ministre en Guinée relève de la banalité formalisée, aucune compétence professionnelle n’est requise mais la compétance démagogique est un prérequis fondamental.

La transhumance idéologique extraordinaire de Bakary Fofana est plutôt la résultante d’une certaine pathologie égocentrique de certains responsables de la société civile guinéenne qui profitent des impasses politiques récurrentes pour se positionner politiquement parce que, supposer représenter une troisième alternative quand pouvoir et opposition se décrédibilisent constamment.

Si hier, ils prétendaient défendre les intérêts des populations, aujourd’hui ils défendent ceux du pouvoir. Mais rien d’étonnant dans un contexte de marchandage politique où l’intellect est outrageusement monnayé et le manque de convictions est dissimulé dans des discours de bonnes intentions.

Pour s’enraciner dans la démocratie, le choix des présidents et membres des commissions électorales en Afrique mais aussi des responsables de la société civile doit être repensé dans tous ses aspects afin de s’assurer qu’on ne confie pas la destinée d’un pays à des marionnettes politiquement affichées et qui seraient au solde d’un quelconque pouvoir.

En saluant l’action des présidents et membres des commissions électorales qui ont accepté de jouer leur partition de façon démocratique, il faut cependant déplorer la réduction et l’identification des institutions africaines à de simples personnes, ce qui dénote non seulement le caractère fragile des outils juridiques régissant le fonctionnement de nos Etats mais aussi la cause sous-jacente de l’instabilité politique qui découle des élections contestées en Afrique.

Par Sékou Chérif Diallo (Blog 09/04/2015)